Mazeppa, un film de Bartabas (1993)

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Gloire à Marin Karmiz et MK2 Productions d’avoir donné les moyens à Bartabas, il y a près de 20 ans, de réaliser un véritable O.E.N.I (objet équestre non identifié), tombé hélas quelque peu en désuétude, le film n’étant aujourd’hui que peu connu du grand public, et aucune édition en Blu-ray ne semblant programmée… L’histoire est la rencontre au cours du 19ème siècle de deux univers opposés: celui de la peinture, par le biais du peintre Jean Louis-André Théodore Géricault, peintre qui demeura d’ailleurs toute sa vie durant fasciné par les chevaux, leur consacrant une grande partie de son œuvre, et de Franconi le chef d’un cirque équestre, interprété par Bartabas lui-même.

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Ce sont ici deux formes de spectacles diamétralement opposées qui se rencontrent le temps du séjour du peintre parmi les artistes du cirque: Celui du spectacle figé, la toile du peintre et ce que ce dernier y fixe, et le spectacle en mouvement: celui des artistes du cirque et le travail de leur chevaux. De cette opposition entre deux spectacles entres-autres cinétiquement opposés nait une trame narrative relativement simple, le scénario est en effet peu complexe et encore moins tortueux, sans que cela ne constitue en aucune manière une faiblesse du film, tant ce dernier assume son lyrisme et son onirisme, mais plus encore ce qu’il est réellement: la plus belle ode au cheval jamais réalisée.

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Mazeppa est en effet davantage un enchainement de séquences magiques toutes centrées autour du cheval, de sa vie, de ce qu’il est, de ses capacités et de ce qu’il procure, tant en terme de beauté que d’esthétisme ou de caractère. L’ensemble forme un voyage initiatique au cœur d’un cirque quasi-féerique. Ce voyage initiatique démarre étrangement par la séquence des sordides abattoirs, sur laquelle plane l’ombre du cinéma d’Alejandro Jodorowsky, tant la mort, la vie, le sang, le commencement et la fin, semblent se mélanger à merveille au sein de cette étrange introduction, inspirée elle-même par diverses toiles de Géricault.

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Ainsi, la majorité des séquences s’articulent autour de l’existence du cheval. Celle de la saillie, violente et étrange en raison de la présence des petits gamins qui assistent à la rustique fécondation en rigolant. Celle, magistrale et magique, où Géricault peint une jument couchée dans un pré, cette dernière est en fait en train de mettre bas. Le peintre abandonne donc son rôle d’artiste pour aider l’animal à mettre au monde, sous l’œil attentif du reste du troupeau, qui s’éloignera une fois la besogne accomplie et le poulain venu au monde. La séquence est muette et, comme pour le reste du film, les chevaux jouent aussi bien, voire même mieux que les humains. Cette séquence d’accouchement est une des plus belles du film, se passant dans le calme de la campagne, elle est elle aussi un petit morceau de poésie, comme bon nombre d’autres séquences du film.

Le cirque équestre restait à l’époque un spectacle relativement populaire, tributaire d’un temps où le cheval possédait une importance capitale au sein de la vie des hommes, jusqu’à l’apparition de nouveaux moyens de communication, comme par exemple le sémaphore qui, avec quelques autres inventions, estompèrent son importance au sein de la société d’alors.

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Car même si aujourd’hui le cheval sert, au mieux, de loisir aux enfants le week-end et, au pire, à remplir les rayons viande des supermarchés ou à démarquer sa classe sociale, Mazeppa nous rappelle ce que fut l’importance de cet étrange quadrupède quelque peu froussard et glouton, et permet ainsi au spectateur de constater la place de l’equus caballus feris dans la vie de tous les jours à l’époque, pour les transports, les livraisons et d’autres choses encore, comme le décrit si bien la séquence d’embouteillage. Ce métrage rappelle donc historiquement l’importance de la plus noble conquête de l’homme tout au long de l’histoire de l’humanité. Car s’il servit probablement de diner aux premiers hommes, l’animal mit un certain temps à se laisser apprivoiser, à la différence de bon nombres d‘animaux s’étant laissé  domestiquer des dizaines de milliers d’années auparavant, une question de noblesse, de puissance et de patience peut-être. Tel est en substance le discours intrinsèque de ce film, et d’une séquence en particulier, joliment mise en forme par le biais d’une voix-off dont le découpage sous-entend pourtant qu’il est prononcé par Zingaro, le regretté frison et compagnon de Bartabas, assit sous le chapiteau du cirque.

Mazeppa est donc un métrage aux forces multiples: il permet à Bartabas, ce sorcier de l’éthologie et autres arts équestres, ayant passé un pacte avec je ne sais quelles forces de la nature pour échanger une partie de son âme contre celle d’un cheval, de s’adonner aux joies de l’art cinématographique, pour délivrer une œuvre d’une puissance lyrique considérable, et dont le découpage, aussi puissant qu’original ferait pâlir de honte bon nombres de réalisateurs ayant une filmographie pourtant bien plus dense que la sienne. Car pour un film relativement récent, Mazeppa s’inspire des autres arts que du cinéma lui-même, à une époque où le septième commençait déjà à tourner en rond, à s’auto-recycler, s’auto-citer, ou à se cacher derrière les premiers effets spéciaux à grands spectacles que les évolutions informatiques commençaient à permettre. Le film s’inspire avant tout des arts du cirque, des arts équestres, mais surtout de la peinture, évidemment celle de Géricault en premier lieu, tant le découpage de Bartabas se nourrit. Véritable fenêtre ouverte sur d’autres cultures incarnée par les membres du cirque, ce métrage est un voyage vers des contrées lointaines, orientales, prussiennes, même si l’on dénote hélas l’absence de références aux équitations amérindiennes, mongoles et chinoises.

 Mais en plus de ses qualités esthétiques, qu’elles soient simplement visuelles ou cinétiques, de la direction artistique sans faille, tant aucun aspect du film n’a été négligé (enfin un film français avec un mixage qui a une personnalité!), de la qualité de la reconstitution historique, Mazeppa porte également l’originalité et la nostalgie d’une époque charnière, courte dans le temps et originale par nature, marquant la fin du cheval en tant qu’élément moteur indispensable de la société (la fin des cirques équestres et du courrier postal, remplacé par le sémaphore), Géricault ne naissant seulement que 20 ans après la construction du premier véhicule automobile jamais construit, concurrent fatal de l’equus caballus, feris ou non, qui ne s’en remit jamais, passant ainsi sociétalement à un statut de moindre importance.

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Bartabas exprime ici la complexité de son art, la séquence de galop arrière laissera d’ailleurs certainement perplexes les non-initiés, mais utilise surtout la puissance du cinéma pour déclarer son amour à cette bête avec une sincérité désarmante, qui touchera beaucoup de spectateurs, qu’ils aiment le cheval ou pas, tant cette déclaration est sincère, charnelle et physique, dépassant les contraintes de la mort et de son dégout. Ce métrage permet de nous rappeler, si nous nous arrêtons pour repenser au passé partagé avec le cheval, ce qu’il nous a été donné d’accomplir une fois la  plus noble conquête de l’homme acquise à notre cause, tant d’un point de vue géographique, qu’artistique, guerrier ou militaire. Mazeppa pose un axe de réflexion qui fait découvrir que l’homme ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui et n’aurait pas accomplit ce qu’il a accomplit depuis les 4500 ans qu’il a domestiqué le cheval (bien plus tard que la majorité des autres espèces à sabots), sans l’aide, ou plutôt l’accord, de ce dernier…

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En outre, Bartabas, originellement Clément Marty, possède cette analogie avec Géricault en ce qui concerne son parcours: tout comme le peintre, il garde depuis sa plus tendre enfance une fascination pour le cheval. Le réalisateur du 20ème  siècle et le peintre du 19ème se rejoignent donc dans cette passion commune, et c’est peut-être cela qui donne à ce film une alchimie si particulière, si réussie, qui le fait vieillir sans dommages… Oui, on attend l’édition en blu-ray!

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Le film de guerre français en 2011: Forces spéciales et L’ordre et la morale ( par Stéphane Rybojad et Mathieu Kassovitz)

L’automne 2011 aura été prolifique en ce qui concerne le genre du cinéma de guerre français. La cuvée de l’automne dernier présente un cru extrêmement contrasté, l’occasion donc de coucher quelques mots sur le papier, histoire de ne pas passer l’entièreté de l‘année à faire uniquement du montage image, des recherches et de la post-production.

Je m’arrêterai donc sur deux films: Forces spéciales, de Stéphane Rybojad, et L’ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz.

Forces spéciales, un film de Stéphane Rybojad (2011)

Forces spéciales est le premier long-métrage de fiction de Stéphane Rybojad, davantage habitué à la réalisation de documentaires sur l’armée française. Son premier long est un film destiné à un large public, ce qui pour un film de ce genre là peut expliquer la multitude de ses défauts.

En quoi consistent les forces spéciales? Unités très médiatisées en ces temps de conflits asymétriques, puisque fort adaptées à ces derniers, les forces spéciales se voient souvent exécuter des missions parmi les plus risquées, à très hautes valeurs stratégiques et impliquant des décisions politiques émanant du plus haut niveau, qui peuvent donc parfois contribuer à écrire ou changer le cours de l’Histoire, sans que nous en soyons forcément au courant. Au sein du monde militaire, les Forces spéciales sont parmi les plus prestigieuses, la sélection draconienne et l’eugénisme de l’entrainement les rendant peu accessibles. Nées en occident, synthétisées dans un premier temps par l’Angleterre et la création des S.A.S (Special air service), elles constituent de nos jours un outil militaire des plus efficaces, qu’un état-major peut déployer dans presque toutes les régions du monde. Raisons sans doute pour lesquelles les médias occidentaux nous abreuvent depuis quelques temps déjà d’images sur ces unités, dont le travail est pourtant de rester secret…

L’histoire du film de Rybojad narre donc le parcours d’une unité des forces spéciales françaises, intervenant dans toutes les parties du monde, notamment en Europe de l’Est comme c’est le cas au début du film. Ladite unité de forces spéciales est donc mandée de secourir Elsa, une journaliste blonde aux yeux bleus enquêtant pourtant en Afghanistan et ayant été évidemment kidnappée par les talibans, oui une femme avec pareille allure seule ou presque enquêtant en Afghanistan, ça s’appelle une proie facile. ça commence bien.

Malgré un casting de premier choix, et d’importants moyens pourtant étrangement mis à disposition d’un tout jeune auteur de fiction, le film ne décolle pas tant il relève à certains moments de la caricature, ou d’une flagrante malhonnêteté. Forces spéciales se montre en effet d’une rare brutalité intellectuelle.

La simplicité du traitement du film et de son sujet est la coupable principale du manque de résultat cinématographique, et elle intervient malheureusement bien en amont du processus de création, en influant de plus néfaste façon sur l’écriture, notamment pour le chef de guerre Ahmed Zaief, pourtant bien casté, mais dont l’approche et l’écriture demeurent d’une imbécilité abyssale. Ledit Ahmed Zaief n’étant tout au long du film rien d’autre qu’un crypto ou proto-amoureux transit d’Elsa dont la position de chef de guerre interdit tout sentimentalisme. A elle seule, cette particularité scénaristique plombe l’entièreté du film. Un chef de guerre afghan, à demi occidentalisé, qui préfère parler anglais plutôt qu’une langue de là-bas, amoureux d’une journaliste française, et qui boit le lait concentré du chef d’unité des forces spéciales, rien que ça. Avant même de définir s’il serait possible qu’une telle chose se produise, peut-être aurait-il été plus prudent de définir au préalable en quoi consiste l’amour en Afghanistan. L’écart socio-culturel entre la France et ce lointain pays aurait demandé un tout autre travail d’approche, bien plus minutieux, avant toute écriture. Pour avoir eu partiellement accès à des profils de chef de guerre, enfin, de "personnalités" afghanes, je peux avouer qu’Ahmed Zaief est un chef de guerre plutôt romantique, car si une telle situation devait avoir à se produire dans la réalité, il y a fort à parier qu’Ahmed ne se prendrait pas autant la tête à certains moments vis à vis d’Elsa, ou de toutes autres choses de ce monde auxquelles il est confronté…

Ce choix, condescendant à souhait, est donc bien trop éloigné de la réalité de l’Afghanistan et du Pakistan,  même celle que l’on pourrait se faire par la télévision. L’ennemi amoureux d’une femme de notre civilisation, la belle affaire! Pareille situation siérait à merveille à un récit antique, grec par exemple. Mais le genre du film de guerre portant sur un conflit ouvert, c’est à dire dont l’issue n’est pas terminée, n’est pas une tragédie classique, rien n’y est prédestiné, car tout s’écrit encore au présent et le futur n’est qu’incertitudes. Ce choix d’écriture rend Forces spéciales abominablement indigent, en réduisant ainsi l’adversaire à un amoureux qui vous mène la vie dure avec ses petits copains armés de kalachnikov, aucun autre postulat situationnel, idéologique ou géostratégique n’est avancé, c’est pourquoi ce film a l’âge mental d’un adolescent. Un film sur les Forces spéciales françaises mériterait davantage qu’un vulgaire survival. Le film de guerre sur conflit ouvert demande de la lucidité, et des couilles, ou alors il accepte de fonctionner sur le mode de la satire ou de la caricature ce qui semble in fine être le cas de Forces spéciales.

Ce parti prit scénaristique ne touche pas uniquement les personnages, il contamine également l’histoire dans son ensemble, simplifiant à outrance le traitement d’une zone géographique réputée pour la difficulté de sa situation et de ses conflits, dans lesquels les meilleures armées du monde se sont cassées les dents. Ainsi, les agents de l’I.S.I (les services secrets pakistanais) se font semer par le sosie du supérieur de Zaief, alors qu’ils essayent de filocher ce dernier. La réalité est pourtant tout autre, car il est de notoriété publique que les talibans afghans se servent depuis des années du Pakistan comme base arrière, sans que cela fasse trop sourciller les autorités du pays des purs. La frontière pakistano-afghane est l’enjeu de nombreux troubles géopolitiques, et la décrire de pareille sorte, par le truchement d’un divertissement aussi simpliste, n’est pas ce qu’il y a de plus responsable, surtout pour un film français et ce que cela implique.

La forme aurait pu rattraper le fond, le film aurait au moins été joli à regarder à défaut d’être intelligent, mais il n’en est rien.

Le découpage et le montage sont d’une formalité soporifique, plus proches de celle d’un film institutionnel que d’une fiction, les séquences d’action étant très souvent définies par un champ et un contre-champ, grammaire cinématographique basique qui sied mal au film de guerre. Ce dernier étant un genre où l’espace physique mis en scène à l’écran peut revêtir une importance des plus particulières: on s’y cache, le danger et l’ennemi se l’approprient, on y combat, on y meurt. Mais le film de Rybojad ne permet pas un seul instant cette immersion physique dans le relief afghan tant le découpage n’est qu’un alignement de plans brouillons incapables de permettre aux spectateurs une représentation physique crédible des montagnes afghanes et pakistanaises, et des ennemis qui s’y trouvent.

La dramaturgie des scènes d’actions, amputée d’une dimension spatiale satisfaisante, est d’autant plus horripilante, car les talibans semblent souvent n’être là que pour courir bêtement vers nos soldats, ou la caméra, et se faire cribler de 5.56. Etrange stratégie d’un ennemi pourtant dépeint dans la réalité comme étant invisible et insaisissable…

Même la mort des membres de l’unité est tout aussi clownesque, tant elle semble intervenir parce ce que «ça ferait bien à ce moment là dans le scénario». Pire, on les sent venir, de plus l’absence d’un nombre plus important de séquences d’exposition empêche plus d’empathie pour les personnages, car on ne les connaît au final que peu.

Le montage alterne parfois jump-cut ou raccords francs, ce qui n’aide pas la fluidité du récit. Néanmoins, le film semble avoir été monté en un laps de temps relativement court, d’autant que certaines coupes sentent la manipulation de dernière minute, ou non prévue, en salle de montage… L’ensemble du montage manque donc de soin.

La bande son a autant de personnalité que le morceau de démonstration d’un logiciel de M.A.O, et la musique Top gunnesque de l’intro n’aide pas non plus, bien au contraire, en faisant ressembler le passage en Europe de l’Est à une publicité pour assurances. De manière générale, la direction artistique semble absente de ce film, tant son manque d’âme et de personnalité est flagrant. Hélas, trois fois hélas, rien dans la forme et l’esthétique de Forces spéciales ne peuvent donc masquer l’indigence de son discours et la simplicité de la représentation géopolitique qui y est produite.

Le casting, luxueux comme le reste du film, fait peine à voir, tant les acteurs semblent parfois se battre avec des dialogues dont le ridicule laisse à penser qu’ils ont été écrits sous l’emprise de stupéfiants. A part cela, Benoit Magimel fait de la human beat box, Alain « le T-short » Figlarz joue les gros ours rude avec un accent anglais que nous qualifierons de « pittoresque » et Denis Ménochet doit se dire qu’il est très loin de la séquence d’ouverture d’Inglorious Basterdz. Ces comédiens, pourtant brillants et tout ce qu’il y a de plus professionnels, semblent ici s’ennuyer ou pire, cabotiner en attendant l’oseille.

Forces spéciales compte pourtant deux éléments positifs au sein de son casting: le personnage d’Elias, la nouvelle recrue.

Jeune premier campant le rôle désormais inénarrable du tireur d’élite, Raphaël Personaz est excellent dans ce rôle, tant son physique et l’écriture de son personnage se démarquent de ceux plus burinés et rustiques du reste du casting. Elias est en effet le seul, avec Marius, qui a l’air vraiment d’y être, qui ressemble à un soldat en action plus qu’à un comédien déguisé en soldat.

Mais plus encore que cela, le jeu de Personaz semble plus impliqué que celui des vedettes du film, prises donc en flagrant délit de cachetonnage. Son personnage est en effet le seul qui puisse partager avec le spectateur une certaine cohérence, tant Elias semble incarner les interrogations de l’être humain face à la guerre et à la mort (la sienne, celle qu’il donne et celle des autres). Ainsi, le court moment d’hésitation avant d’appliquer son feu sur la sentinelle du camp où est détenue l’otage donne au film une densité que les autres acteurs n’amènent malheureusement pas. Question de direction ou d’écriture, Elias est le seul très bon personnage du film, le seul qui possède une profondeur dans laquelle le spectateur peut venir déposer ses questions sur le monde de la guerre.

L’autre bonne pioche du casting, c’est Marius, mais Marius est un tricheur: ancien premier maitre chez les commandos marine, il reproduit ici ce qui a été son métier. Marius n’est donc pas crédible en militaire: il transperce littéralement l’écran. La présence et le charisme du comédien lui ouvriront peut-être plus avant les portes du métier d’acteur, un rôle non militaire devrait être pour lui un bon passage, un film en costume par exemple, si cela n’a pas déjà été effectué. En tout cas, longue vie à Marius!

Il ne faut en tout cas pas tout mettre sur les épaules du pauvre Stéphane Rybojad, dont c’est le premier long-métrage, car la débauche de moyens est en partie due à l’armée française, qui a activement participé à la concrétisation du film et de son histoire. Nous avons donc l’occasion d’admirer au long de ce film des rutilants aéronefs de diverses sortes, filmés de façon tout aussi rutilante que les luxueux véhicules des chefs de guerre du début du film. Le bling-bling avec un hélicoptère d’attaque Tigre, voici un concept qui devrait inquiéter Hollywood! La participation de l’armée française à ce métrage possède tout de même quelques éléments positifs: même si elles sont mal filmées, les manœuvres de l’escouade sont d’un réalisme et d’une crédibilité à toute épreuve, tout comme le matériel utilisé par nos personnages. A ce niveau là, même le type et l’usure des gants tactiques sonne vrai. L’encadrement du film par des professionnels de l’infanterie est un gage de sérieux, même si la participation de l’armée française, assujettie hélas à l’OTAN, ôte au film de Rybojad toute perspective d’impartialité géopolitique. On est en effet très loin de Syriana, The veteran, d’Incendies, ou d’autres films bien plus denses sur les conflits et les problématiques géopolitiques. L’ambition du film est certes celle d’être un divertissement, mais un divertissement doit-il toujours être une réalité réécrite ou travestie, simplifiant toujours tout à l’extrême?

Ce qui est gênant, voire inquiétant, dans ce film approuvé par l’armée française, c’est la rhétorique imbécile qui y est mise en place, et qui tient lieu davantage de propagande que du récit cinématographique à proprement parler: à eux six, nos preux dégomment entre 100 et 150 méchants, tout en rechargeant peut-être deux fois tout au long du film… On se croirait à l’époque de Reagan et des productions réacs de Menayem Golan ou d’autres, où un certain cinéma réactionnaire ou de propagande lui-aussi, sévissait alors. Cette rhétorique est ici pareille à celle usitée dans Rambo 3: face à un ennemi toujours plus nombreux, on s’en sort toujours, on est toujours le meilleur, même si pour cela il faut s’asseoir sur toute espèce de réalisme, guerrier ou cinématographique.

Cette rhétorique n’est hélas pas la seule à faire de ce film un objet nauséabond. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Forces spéciales s’acharne donc à être un film sympa et actuel, et continue d’enfoncer des portes ouvertes à la vitesse d’un cheval au galop. Le traitement du personnage d’Elsa est caricatural au possible: Elle n’a plus de peau aux pieds, mais elle peut marcher des jours sans. Elsa est toujours plus intelligente quand il le faut que ces gros bourrins de militaires, elle sait avant eux ce qu’il faut faire quand une situation d’urgence éclate, elle a subit cinquante cocsages avant la naissance, et se montre donc plus résistante qu’un membre du C.O.S. La métaphore de la boussole à la fin du film ne vient que crucifier un peu plus le symbolisme grotesque de l’ensemble: une femme est donc plus résistante qu’un membre des forces spéciales françaises, dans la mesure où un potier afghan semble plus préparé à la guerre qu’un soldat de métier de l’armée française en 2012, on en est plus à une couleuvre près.

La grande muette, dont ce n’est certainement pas la première collaboration cinématographique, a commit ici une erreur monumentale: celle de prendre le spectateur pour un imbécile. Forces spéciales est un cuisant échec, car il n’est rien d’autre que le divertissement gêné et non conforme à la réalité d’un bon petit fayot qui siège à la table de l’OTAN, et qui préfère nier la brutalité, la violence et la complexité d’un conflit en cours en se détournant de la réalité. Ceux d’en face en sont réduits à foncer vers les gentils pour se faire gentiment canarder, ou être attiré par nos femmes. La meilleure façon d’abattre un ennemi, c’est de comprendre comme il fonctionne, de penser ensuite  à sa place, puis d’anticiper sa conduite. Il est clair qu’en dépeignant un adversaire ethniquement éloigné du profil type d’un chef de guerre taliban, et amoureux d’une de nos femmes, Forces spéciales fait plus dans le déni de réalité que dans le véritable film de guerre. Ce film est à l’image de l’issue du conflit qu’il dépeint, un échec total. Espérons néanmoins que le « retex », lui,  sera profitable…

L’ordre et la morale, un film de Mathieu Kassovitz (2011)

Mathieu Kassovitz est rentré en France après quelques aventures américaines transmettant aujourd’hui une mémorable leçon de cinéma sous la forme d’un making-off  nommé « Fucking Kasso », dont l’allure Don Quichotesque n’est que le reflet de l’échec cuisant que fut Babylon A.D. Echec que Kassovitz analyse avec une part significative de recul, illuminant ainsi le travail d’un réalisateur de blockbuster avec un angle tout à fait nouveau.

On pourrait gloser à l’infini sur cet enfant terrible, et gâté, du cinéma français sur ses déclarations quelques peu fracassantes, qui lui confèrent parfois l’allure d’un malinois mal léché, comme ce fut récemment le cas à propos des sélections des Césars de cette année (« Ah, j’insulte les Césars ! », « Ah, je m’y fais inviter ! »), Césars où l’on préféra évidemment se concentrer sur quelques films plutôt que d’offrir une réelle diversité concernant la sélection.

On pourrait reprocher beaucoup de choses à Mathieu Kassovitz, peut-être en raison de son apparent caractère de chien, mais il faut reconnaître que chacun de ses films fait parler de lui. L’ordre et la morale ne fait pas que cela, ce film marque indubitablement un retour en grâce, à la fois pour son auteur, mais aussi pour le cinéma, qui brille ici rugueusement de tous ses feux.

La seule volonté de faire exister pareil film, avec une telle position politique, où chacun se retrouve sur un pied d’égalité, en ces temps quelque peu crasseux d’élections diverses et variées, relève d’un appétit de cinéma authentique et engagé, Kasso n’a donc pas changé.

Les quelques incartades médiatiques auxquelles il nous a pourtant habitué ne sont peut-être que le produit du petit tapin médiatique nécessaire pour exister dans la galaxie impitoyable du cinéma, elles n’empêchent en tout cas pas un seul instant le tumultueux auteur de L’ordre et la morale de signer un film d’une maturité implacable, et d’une justesse de laquelle on ne sent émaner aucun manichéisme apparent.

Car à la différence de Forces spéciales, et de son scénario rédigé en une après-midi par un groupe de collégiens en option initiation à l’audiovisuel, le film de Kassovitz se dote d’une approche bien plus rigoureuse et sérieuse du sujet qu’il prétend traiter. Approche qui a prit du temps, plusieurs années au total, à Mathieu Kassovitz, lui permettant ainsi de nouer des relations avec différents acteurs du drame de Nouméa, l’ombre de Flaherty flotterait-elle sur le cinéma de Kassovitz? Scénaristiquement, le récit se base sur le livre d’un homme plongé au cœur de l’affaire et dont l’importance est grande, il s’agit de Philippe Legorjus, ancien négociateur et figure fameuse du non moins célèbre G.I.G.N français. On peut souligner qu’épouser le point de vue d’un personnel de la gendarmerie chargé de la prise d’otages semble en énerver plus d’un, Legorjus est certes soumis à une chaine de commandement, et agit en fonction de sa hiérarchie jusqu’à la libération des otages. On pourra donc sombrer à l’infini dans bien des palabres pour juger si ce choix de point de vue est bien moral et équitable. Le récit de Legorjus constitue néanmoins celui de quelqu’un qui fut aux premières loges d’une prise d’otages, choix donc plus que satisfaisant au niveau narratif, et se retrouve même dans bons nombres de films, n’en déplaise à « quelques gogos gauchos et quelques intellectuels repentants », ah ces gens de gauche alors, ils vous empêchent de penser, vivement qu’on ouvre des camps !

Mais l’approche du G.I.G.N en elle-même  reste originale: on est dans L’ordre et la morale loin de l’image Kevlar-7.62OTAN que véhicule parfois le G.I.G.N. Ses membres se baladent ici en survêtements Adidas modèle 1988, impolitesse esthétique et vestimentaire certes inexcusable, mais qui tranche radicalement avec la vision que d’autres médias ont présenté des forces anti-terroristes françaises. C’est le contact qui est ici primé par le G.I.G.N, les armes et l’apparence intimidante restent donc au second plan, ils ont même l’air gentils.

Le film aurait certes put disserter davantage sur les différences de méthodes entre le G.I.G.N, pour qui épargner des vies est primordial, et les paras et le 11ème choc, pour qui tuer est acceptable et légitime suivant les règles d’engagement. Il est à noter toutefois un détail assez particulier, c’est justement la présence du 11ème choc au sein des forces d’interventions. Ce corps fut une rutilante force armée qui servit notamment pour le SDECE, le contre-espionnage français, et fut donc capable de tous les coups les plus tordus et les plus fumants. Le choix d’utiliser un tel protocole de riposte dénote donc une volonté politique flagrante de réduire à néant, ou presque, la force d’opposition en face, peut-être bien pour « siphonner les voix du F.N », comme le sous-entend Prouteau, le supérieur de Legorjus.

La politique a ses raisons, que l’humain ignore. C’est comme ça… L’ordre et la morale n’épargne au fond personne, c’est sa plus grande force, et si le film avait été un pur film d’exploitation, il aurait très bien pu s’appeler « Rastas contre paras »…

Même si Kassovitz ne semble guère habitué à la gouaille et aux méthodes du para, ainsi qu’à l’univers militaire dans son ensemble, son film demeure pourtant équitable, car le choix même d’un tel usage de la force scelle d’amblée la difficulté d’une sortie de crise raisonnable en cas d’intervention. Peu importe au fond le choix du point de vue pour raconter cette histoire, son issue violente et brutale était résolument inscrite dans ses gènes… L’emploi du lance-flamme lors de l’assaut, arme interdite par les conventions de Genève, a-t-il d’ailleurs été utilitaire ou offensif ? Le film renseigne suffisamment sur les faits pour que l’on comprenne que les négociations à visage humain du G.I.G.N n’étaient donc qu’une option posée sur la table, à côté du lance-flamme donc.

Tout ceci ne nous empêche pas de profiter de ce qui fait la force du style de Kassovitz, bien au contraire: un découpage très esthétique, souvent en mouvement, mais qui ne cède absolument rien à la narration, la servant même de toutes ses forces. Kassovitz semble même parfois singer le style et les effets qui firent la marque de Théo Angelopoulos, notamment au travers de la séquence du récit de l’assaut de la gendarmerie, où flash-back et présent se mêlent dans ce qui semble être un même plan à la steadycam raccordé numériquement. L’espace est ici physiquement plausible car l’on s’y attarde parfois longuement, ce qui le rend crédible et donne une toute autre impression que le scope mal utilisé et mal monté de Forces spéciales. Kassovitz respecte les gens et l’univers dans lequel ils semblent essayer de cohabiter, même si dans le cas présent cela signifie se faire la guerre. Il ne tente pas de reconstituer ou synthétiser abusivement une réalité factice à travers un scénario malhonnête, en bricolant un peu en post-prod et en estimant par la suite pouvoir livrer un P.A.D.

La briantissimme scène d’assaut à la fin montre-tout comme L’assaut, un autre film sur le G.I.G.N-que le cinéma français est à même de fournir des choses très efficaces en terme de film de guerre, même lorsque l’armée du pays se perd en aternoiements et ne sait plus trop sur quels films elle doit plancher. Le personne principal est ici projeté sur le théâtre d’opérations avec d’autres forces conjointes, dans le chaos de la guerre, quand on a plus l’occasion d’apporter des bouteilles d’eau à ceux d’en face. Jamais progression à travers un conflit n’aura été tortueuse au cinéma, progression qui  symbolise bien les voies tortueuses que le personnage principal a dû prendre pour accomplir sa tâche. On a souvent comparé le dernier long de Kassovitz à Apocalypse Now, mais Jarhead, de Sam Mendes ne lui siérait-il pas mieux pour l’exercice improbable de la comparaison cinématographique? Kasso a certes rencontré la jungle, Comme Coppola le fit en son temps. Mais à défaut de voyages, ce ne sont finalement que des allées et venues qu’effectue Legorjus, jusqu’au retour brutal à la réalité que signifie l’assaut et  la fin des négociations qu’il entraine.

La musique, minimale et au premier abord martiale, sait se montrer entrainante et dynamise le récit, induisant un suspense et une tension sans lesquels le film aurait perdu en force et en intensité. Mais la B.O reste néanmoins un poil monocorde, L’ordre et la morale n’est pas un film si musical que cela, mais ceci renforce son approche sérieuse des événements. La grande musicalité du film, si l’on peut dire, c’est la voix-off. Kassovitz égraine quelques phrases au contenant parfois narratif, parfois philosophique. C’est ce qui fait de son film un métrage plutôt intelligent sur la guerre. Il évoque la « déshumanisation » des différents belligérants d’un conflit, la part d’une vérité et du mensonge, des thèmes qui s’incorporent plutôt bien dans l’histoire de son film, et dans notre époque, qui est celle des drones et de la virtualisation de la guerre, de la violence et de l’ennemi..

 Si Kassovitz a connu des difficultés rédhibitoires certainement à cause du modus operandi américain, durant la conception de Babylon A.D, il en a connu également durant le tournage de son dernier métrage. La participation de l’armée française était envisagée à un moment de la production, pour la fourniture de matériel militaire aérien et pour l’aide logistique que le tournage exigeait. Si le découpage et l’atmosphère sont léchés et cohérents, la désertion de l’armée française à moment donné s’est sans doute fait ressentir, tant la logistique du tournage semble avoir été gênante. Des divergences ou des impondérables ont en tout cas empêché la participation de la grande muette au film de Kassovitz, et cela sent hélas un peu le rendez-vous manqué, surtout pour un film  de cette ampleur. Cette difficulté logistique du film se ressent peut-être dans la direction des comédiens. Chose aussi étrange que possible dans la mesure où le casting lui-même est excellent, et joliment conçu, jusque dans ses moindres détails. L’ordre et la morale caste un peu comme Mel Gibson: l’âme de chacun est inscrite sur son visage, ou dans ses yeux.Une brute est une brute, une victime est une victime, cela se sait au premier coup d’œil.

Cette disposition n’empêche malheureusement pas certaines répliques, où certains choix de directions, de sonner curieusement creux à certains moments. Kassovitz aurait-il du rester derrière la caméra au lieu d’être dans presque chaque plan? La réponse ne concerne au fond que l’intéressé, et le jeu de ce dernier remplit les critères du premier rôle. Les quelques écarts de direction ressemblent à de la précipitation, due à un dispositif technique sans doute important, et les contraintes dues à l’utilisation de bruyants aéronefs que l’armée française n’a finalement pu fournir.

Mais L’ordre et la morale reste donc un film sérieux et humain, ou le politique et le militaire restent parfois en retrait, ce qui en fait un film véritablement sain, même si ses 150000 entrées dénotent que la société préfère utiliser le cinéma autrement… Ce qui doit surement rendre fou l’auteur de ce film, et à juste titre.

En plus de son approche qui met autant en avant le corps militaire que les kanaks, Kassovitz transmet ici une vision assez juste du métier de soldat, au travers de la séquence du face à face entre Legorjus et Vidal, où ce dernier expose sa situation, en la replaçant sous le prisme de sa dépendance au politique. Kassovitz révèle ici les intimités parfois sulfureuses des mondes politiques et militaires, dans un film avec lequel l’armée française a refusé de collaborer. Alors que Schen vient de nous quitter, cela résonne encore plus tragiquement.

L’ordre et la morale est au final un film intelligent, prenant, humain et emprunt d’une émotion sous-jacente, réalisé par un type qui possède une intuition politique particulière pour mettre en lumière les incohérences manifestes de notre civilisation, les écarts flagrants entre son discours et ses gestes. C’est cette intuition politique qui caractérise l’œuvre de Mathieu Kassovitz, et ce dans presque tous ses films. Dans le cas présent, son dernier long montre nous apprend que la république française, grande amatrice de blabla droitsdelhommistes et universalistes, n’en avait présentement rien à foutre du mode de vie kanak, des chefferies kanak, le nickel étant plus rentable que tout cela.

Avec son dernier long au titre Eastwoodien, Kassovitz emprunte justement les voies d’Eastwood ou de Beauvois, en refusant de prendre officiellement partie, préférant prendre le temps et parfois la distance nécessaires pour raconter l’histoire selon tout un corpus de points de vue, au travers du regard et du métier d’un seul homme plongé au cœur de l’événement.

Faut-il attendre qu’un événement s’éloigne de façon significative dans le temps pour que le cinéma français daigne s’en saisir, et l’armée de s’impliquer comme il se doit lorsqu’elle est concernée, comme le fût le cas justement du Dien Bien Phu de Pierre Schoendoerffer? Celui est-il dû à des impératifs géostratégiques ? A une lecture différente du monde, comme par exemple celle plus réactive des Etats-Unis, où l’on traite l’Histoire à »chaud ». L’armée française, à l’heure du retour sous l’OTAN, préfère s’investir dans des divertissements frelatés, mal conçus mal pensés et mal faits, plutôt que de s’investir dans des projets qui ont une véritable ambition, aussi bien historique que cinématographique. Constat tout aussi attristant qu’inquiétant.

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Harry Brown, un film de Daniel Barber (2009)

Michael Winner et le Charles Bronson de Death Wish peuvent aller se rhabiller pour aller consommer des stupéfiants dans la nature tout en faisant du djumbe avec leurs amis à cheveux longs! Harry Brown vient de poser une très lourde pierre dans le jardin fielleux du vigilante movie. Il arrive effectivement au cinéma d’être politique, parfois par inadvertance, parfois de façon volontaire. Dans le cas du film de Barber, il s’avère que le film l’est profondément, selon les propres mots du réalisateur. Harry Brown, tout un programme si le nom de famille du personnage principal, Brown (brun) est une référence colorée à une famille politique, le film de Barber entretient donc certainement, tout comme le fit le film de Winner en son temps, une ambiguïté politique à peine dissimulée, et qui fait froid dans le dos.

Le film suit le parcours d’Harry Brown, septuagénaire vivant presque seul dans une banlieue londonienne en proie à une délinquance moderne et contemporaine, c’est à dire ultra-violente et profondément nihiliste. Harry a pourtant en apparence la vie calme et tranquille d’un retraité, ponctuée de parties d’échecs au pub avec Len, son vieil ami, et de visites à sa femme, Kate, plongée dans le coma à l’hôpital.  La petite vie paisible et tristounette d’Harry cohabite donc sans trop de problèmes avec les sauvageons habitués au crack et aux armes de poings.

Le film de Barber tire en premier lieu sa force des intentions dramatiques, qu’il utilise habilement au sein de la mise en scène, cette dernière étant centrée sur les émotions de son personnage principal. On partage effectivement toutes les émotions d’Harry, son attente par rapport à la santé de sa femme, ses moments de solitude, cela parfois par le biais de cadres qui, non contents d’apporter une identité plastique et visuelle au film, ont aussi un rôle narratif, comme c’est le cas du plan nous montrant Harry seul dans son lit, avec la place vide à côté de la sienne, appartenant à sa femme. Belle utilisation du cadre, le faisant participer parfois à la narration.

Harry est un homme discret, qui essaye de dissuader du mieux qu’il peut son vieil ami de résoudre ses problèmes de voisinage avec les jeunes du coin à coup de baïonnette, Harry est un homme en paix au début du film, tout comme l’était le Bronson de Death Wish.

C’est dans les sentiments négatifs tels que la tristesse et la solitude que le film de Barber tire tout son vice idéologique, dans cette tristesse et cette lassitude qui deviendront le catalyseur qui poussera Harry à prendre les armes. Sa femme disparaît, il se retrouve donc veuf, puis totalement seul lorsque Len disparaît à son tour, assassiné après une énième altercation avec les voyous du coin.

Le film suit pleinement les codes du vigilante movie, et laisse dans un premier temps la police tenter de faire son travail. Le problème, c’est qu’un délinquant, ou un bandit, lorsqu’il se montre suffisamment « professionnel », connaît les faiblesses et les vides juridiques de la loi. La police reste donc impuissante, faute de preuves, de motivation de certains de ses membres, et de moyens aussi peut-être.

La perversité du film, et du genre auquel il appartient, permet donc au récit de se transformer en un lent sentier vers la vengeance et la loi du talion, apprenant à Harry que la violence et le sang sont la seule issue de ce drame. Le scénario du film obéit donc à cette structure, et ne s’en écarte plus une fois que la vendetta a débuté. Harry se retrouve au bar après l’enterrement de son vieux pote, et un loubard se met à le suivre lorsqu’il rentre chez lui. Harry se défend face à son agresseur, en le tuant au moyen d’une prise de self-défense.

Pour la crédibilité du film, on repassera, est-il effectivement possible qu’un vieux monsieur passablement éméché puisse retrouver les réflexes et la force capables de produire une telle capacité de réaction ? Après tout, nous ne sommes qu’un cinéma, et on pourra bien sur arguer du fait qu’Harry est un ancien militaire, comme dans tout vigilante movie qui se respecte. Il n’empêche que cette courte séquence, qui marque le début du bain de sang, est bien plus téléphonée que le reste du film, brisant là le réalisme dans lequel le métrage de Barber semblait pourtant vouloir s’immerger.

Le genre du vigilante movie est pareil à un homme politique en période d’élections, il ressemble donc à une putain sans sac à mains et préfère souvent la facilité. La tâche du vigilante est presque toujours rendue possible par le passé du personnage concerné, toujours un ancien flic ou militaire. Est-ce que quelqu’un connaît donc un vigilante movie avec un jardinier ou un bibliothécaire ? Cela pourrait donner un peu de profondeur à un genre qui reste avant tout une arme de propagande politique.

Une fois la vendetta lancée, Harry semble émerger de la torpeur dans laquelle il stagnait. La police, sourde et muette comme au début du film, vient lui poser quelques questions, motivée par quelques soupçons. Mais rien n’inquiètera jamais Harry, tant les enquêteurs se montrent en retard, tout au long du récit, face à l’évolution des événements.


Le récit bascule entièrement lors de la séquence où Harry va acheter ses armes aux dealers du coin.

Brillamment dirigée, et comptant en son sein l’excellent Sean Harris (tout aussi excellent en assassin des Borgias dans la série éponyme), cette séquence entraine le reste du film au delà du point de non-retour, quand Harry achèvera le dealer blessé. Dans une atmosphère de crack house particulièrement sordide, là où on laisse une jeune toxico planer ou agoniser, Harry achète tout un lot d’armes à deux voyous crasseux et scarifiés tel des performers sadiques et toxicomanes, tout un programme. Le mixage, le casting et la performance des comédiens font de la séquence un moment fort cinématographiquement, où Harry le tueur dévoile à nouveauson visage d’antan, celui du guerrier. Cette séquence enfonce le clou à propos de des problèmes sociaux que le film entend dénoncer: elle nous montre qu’il n’y a rien à rattraper chez les adversaires d’Harry, qu’ils sont perdus et mauvais à jamais. Des monstres et rien de plus, pour la densité psychologique et le passé des personnages, on repassera.

Et si un réalisateur de vigilante movies s’amusait à donner un jour à son justicier une raison ou un moyen d’aimer les ennemis ? Son film aurait peut-être plus de mal à trouver son efficacité. Les codes du vigilante movies semblent en tout cas inscrits de manière intangible et indélébile. Faiblesse du genre diront certains, force dirons d’autres. Le vigilante movie est un étrange croque-mitaine au sein du film de genre, il hante le cinéma quand les temps lui sont favorables, qu’une demande est formulée de voir pareil spectacle ou qu’une volonté de réciter pareille vision de la société se fait sentir…

Le film de Barber aurait donc considérablement gagné en puissance s’il avait été un peu moins bêtement manichéen, si les vieux avaient été autre chose que les « gentils », les jeunes, de simples « méchants » et les flics de simples « impuissants ». Si Len avait grièvement blessé un des jeunes au cours de son altercation avec la bande, les enjeux scénaristiques et idéologiques auraient été un peu moins basiques et binaires, marqués par cette bien vilaine dualité bons/mauvais. La principale faiblesse du film est donc de reposer sur cette dualité vieux-gentils/ jeunes-méchants, on se croirait parfois ici dans le songe de quelque histrion médiatique à la solde de tel ou tel vendeur d’agitation politique. En effet, tout comme dans les films de Winner, pas un seul mot d’explications, pas une seule séquence quand au comportement des jeunes, aucune explication sociale, personnelle, culturelle ou politique ne vient à un seul moment expliquer le comportement de ces gens là. Ils sont mauvais parce qu’ils sont mauvais, le diable s’est penché sur leur berceau, y déversant le mal absolu, et c’est tout. L’explication tient donc de la minceur absolue.

Le fait qu’il évoque le destin que l’on retrouve hélas parfois  dans la vie des banlieusards du monde entier fait d’Harry Brown un film fortement politique, et à travers les moyens qui servent ses idées, c’est à dire la vengeance les flingues et la violence, Harry Brown est un film dangereux.

Sir Michael Caine, ce prince du jeu d’acteur venant de ces quartiers populaires anglais qui peuvent se montrer si violents, que vient-il trouver dans ce film ? La rédemption que le métier d’acteur lui a offert en l’arrachant à ce milieu social ? La négation de son passé ? Caine est en tout cas excellent, les acteurs anglais qui ont des années de boutique sont parmi les meilleurs acteurs au monde.

 Film hautement putassier, mais doté d’un travail cinématographique sérieux et d’une direction artistique bien plus qu’efficace, Harry Brown est bien le film de l’ère David Cameron, le digne descendant vérolé de Margaret Tatcher et autres libéraux destructeurs de sociétés, ceux là même qui coupent les crédits de la police et se plaignent ensuite des dégradations sociales conséquentes au manque de moyens des forces de police.  Techniquement et esthétiquement clinquant, le film de Barber est donc une réussite sur le plan de la forme, le réalisateur peut également se targuer d’être un excellent dramaturge. Mais idéologiquement, ce film est une merde. Une merde hélas parfaitement dans l’air du temps.

De la nuance et un soupçon d’humanité auraient toutefois consolidé la force de ce métrage, l’auraient tiré vers le haut, mais ce film est avant tout un lobbyiste, là pour vendre une vision politique définie, et rien de plus. Cruel destin que celui d’Harry Brown.

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The Hunter, un film de Rafi Pitts (2011)

La dernière bombe cinématographique nous vient d’Iran! Rassurez-vous, ce n’est pas un Sahab-4, le ministre des affaires étrangères iranien ayant récemment stipulé que Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution islamique a adopté il y a peu de temps un décret condamnant la nature même des armes atomiques. La fin du monde ne se fera donc pas avec des images télévisées du ciel à la recherche désespérée d’I.C.B.M semeurs de mort. Si The Hunter est une bombe, c’est avant tout et essentiellement pour des raisons cinématographiques. Le film de Rafi Pitts est effectivement un OVNI hallucinant, un film que je n’attendais pas, que j’ai découvert de façon impromptue et qui m’a éblouit par sa maitrise. Rares sont aujourd’hui les métrages donc les différentes composantes, cadrages, mixage, scénario, personnages, sont si pareillement ciselées, tel le travail précieux d’un orfèvre. Pour celles et ceux qui aiment le cinéma raffiné, répondant à une certaine qualité, The hunter est un régal.

L’histoire est simplement celle d’un homme qui sombre, qui sombre parce qu’il a tout perdu, sa femme et sa fille. Les images qui défilent ne sont donc que le récit de quelqu’un qui a renoncé à vivre, inéluctablement et définitivement, le film ne raconte rien d’autre que cela, à priori. Il a pourtant connu quelques difficultés pour se faire, réaliser des films en Iran est parfois une affaire délicate, voire même dangereuse si l’on se penche sur le destin malheureux de Jafar Panahi…

La première force de The Hunter est la qualité de la direction artistique, cette dernière est absolument sans faille. Images, son, montage, photo, tout le monde, absolument tout le monde doit venir servir la cause de ce film, le récit de cet homme, Ali, ses turpitudes et l’atmosphère qui en découle. La première impression à la vue de ce film est double, elle est autant visuelle que sonore. Les cadrages à eux seuls sont une école de style, tant ils sont léchés et travaillés, nous plongeant dans l’urbain, dans une étouffante ville, une cité moderne qui sait si bien avaler les hommes.

Le son n’est pour autant pas en reste, loin de là.  Il est heureux de voir que ce dernier n’a pas été laissé de côté au profit de l’image et du visuel, comme c’est le cas pour de nombreux films contemporains. Du rock ouvre l’introduction, c’est une surprise, et la musique occupe une place discrète mais néanmoins importante. La BO est choisie avec soin, Arvo Pärt et Radiohead se mélangent à des musiques plus immédiatement iraniennes. Cet éclectisme musical est une surprise, dans la mesure où les films orientaux sont parfois plus axés sur des musiques traditionnelles. Mais le travail sonore ne s’arrête pas là, le mixage des ambiances sonores est une autre leçon de cinéma, tant on sent par moment qu’ils sont là pour nous rappeler l’état d’Ali et sa perdition, et pas seulement pour empêcher le film d’être silencieux. L’autre grande beauté sonore du film c’est la langue iranienne: le farsi est effectivement une langue surprenante pour qui l’écoute pour la première fois, tant elle est composée de sonorités qui rappellent parfois le grec, l’arabe, le sanskrit et d’autres langues lointaines. La langue iranienne, pleine de poésie quand elle est prononcée avec le spleen de The Hunter est une musique délicate qui ravira les oreilles des auditeurs.

La narration n’est pas en reste, flash-back et flash-forward dynamisent en certains endroits une narration davantage tranquille plutôt que lente,  et qui tranche avec les enjeux dramatiques de l’histoire. Certains raccords sont vraiment percutants, s’opérant par moments par le son au lieu de l’image, un style de montage que l’on retrouve peu aujourd’hui, et qui rend souvent les transitions entre les séquences d’une redoutable efficacité. Le montage est ici discret, mais à la hauteur de la qualité des autres composantes techniques du film, comme c’est le cas du raccord effectué via la culasse du fusil d’Ali, qui nous fait basculer du jour à la nuit, merveille de transition qui fera saliver bien des monteurs…

Cette densité visuelle et sonore peu banale est donc la force principale de ce film, The Hunter en vient même à me rappeler un autre joyau de ténèbres, qui au premier abord n’a rien à voir avec le film de Rafi Pitts, même s’il conte lui aussi les errances et la disparation d’un homme. Il s’agit de Lost Highway de David Lynch. La nature de l’esthétisme du film iranien me rappelle effectivement celle du film américain. La même lourdeur, la même oppression chromatique et sonore, la même démence intérieure qui ronge aussi bien Ali que Fred Madison…

En effet, aussi paradoxal que cela paraisse, The Hunter me rappelle  le cinéma américain! En premier lieu dans sa forme, mais surtout par sa nature, car The Hunter est un authentique film de genre. Ali, fou de douleur et d’incompréhension à force de se perdre dans un système, décrit ici comme kafkaïen, qui ne peut lui expliquer ce qui est arrivé à sa femme et sa fille, tire un jour sur une voiture de police et en tue ses deux occupants.

Il s’ensuit donc une course poursuite, et alors que la première moitié du film est plutôt concentrée à installer une atmosphère étouffante, urbaine, où l’on écoute des discours politiques en roulant seul et silencieux sur les complexes autoroutiers d’un Téhéran rendu presque cyberpunk pour l’occasion, on plonge dans un étrange huit clos en pleine nature qui rappelle évidemment le Delivrance de John Boorman.

La représentation de l’Iran est donc ici étonnante pour l’occidental moyen et non averti. Ce choix de représentation compte pour beaucoup dans la qualité du film. La première moitié du métrage se passe donc presque exclusivement dans Téhéran, ville pour l’occasion méta-urbaine, composée de blocs d’immeubles, d’autoroutes, d’usines, de machines. Est-ce là une volonté de montrer une image de l’Iran que le monde connaît peu ? On est en tout cas très loin de l’urne de vote et de la jeep de l’armée tous deux perdus dans le désert de Bulletin secret de Babak Payami. La volonté de se tourner le plus possible vers la technologie est une volonté iranienne bien réelle et ce depuis plusieurs décennies, bien avant la chute du Shah et la révolution: chemins de fer, satellites, constructions de centrales nucléaires, The Hunter incarne complètement la soif de développement technologique de ce pays.

Ce choix de représentation pousse donc le film de Pitts vers le cinéma de genre, il participe activement à l’élaboration de son univers et de son ambiance, mais comme le réalisateur est malin, et surtout qu’il sait ce qu’il fait, la course poursuite en voiture, fleuron du cinéma de genre s’il en est, se termine en pleine forêt, et la nature servira alors de décors pour la seconde partie du film, celle où l’on va régler ses comptes, avec la forêt comme seul témoin… La ville et l’urbain laissent donc la place à la nature, aux montagnes et aux forêts, le changement d’atmosphère est radical, même si cette dernière reste tout aussi puissante une fois que nous sommes en pleine forêt.

La poursuite en voiture, appartient à un genre cinématographique bien particulier, celui du film de genre, mais The hunter en change les codes, nous montrant Ali conduisant une vielle bagnole incapable de tenir des survirages un peu trop appuyés, et qui glisse inlassablement à chaque virage de la poursuite. La lenteur de cette poursuite et les temps morts où les personnages errent seuls dans cette immense nature court-circuitent ce qu’est la poursuite classique au cinéma, une autre temporalité se met en place, et la poursuite devient errance, où chacun se retrouve face à soi-même, aussi bien Ali que les deux flics. Là encore, c’est cette approche nouvelle et le traitement de certains des éléments du cinéma de genre qui apporte l’originalité qui fait briller The hunter.

Peu habitué à la censure, enfin en tout cas pas à celle qui est officielle, qui a des bureaux et une adresse, je ne vois pas avec précision ce qui a gêné la censure iranienne. Le fait que le film mentionne les émeutes qui ont secoué le pays et le régime ces dernières années? La représentation du système politique iranien au travers des deux policiers qui prennent en chasse Ali? Les actes de ce dernier, ou simplement sa tristesse ? Des hommes qui perdent tout, y compris la boule, pètent les plombs et tuent tout le monde, cela arrive hélas dans tout les pays du monde… Et si c’était la fin du film qui gênait la censure iranienne, quand les deux policiers révèlent un peu plus qui ils sont, les motivations qui les ont amené à devenir policiers, motivations différentes qui sont peut-être à l’origine des divergences qui s’immiscent entre eux et qui les pousseront à tenter de s’entre-tuer à la toute fin du film… Vision d’un appareil policier qui se fissure et se divise à propos d’un prévenu qui vient d’assassiner deux flics, on peut comprendre que cela ne puisse pas plaire.

Film hybride qui marie à merveille certaines caractéristiques du cinéma occidental avec l’âme d’un pays charnière entre le monde arabe et l’Asie, The hunter semble avoir fait le pari du mélange et du métissage, et ce choix s’avère payant, en plus d’offrir un film de qualité, The Hunter peut-être interprété comme un message d’espoir: oui, les échanges culturels entre des civilisations qui sont opposées sur un certain nombre de pays sont néanmoins possibles, oui le résultat peut-être satisfaisant. Soyons optimistes, pour une fois, dans 20 ou 30 ans, lors des journées célébrant l’amitié américano-iranienne, The Hunter sera projeté et considéré comme un grand classique.

La nature de ce film s’explique aussi sans doute par les origines du réalisateur, Rafi Pitts est né d’une mère costumière, qui est partie avant la révolution et a donc vécu à l’étranger. Pitts a vécu abreuvé de plusieurs cultures, celle de son pays d’origine, et celles qu’il a découvert par la suite. Au final, le résultat cinématographique de son parcours est superbe.

The Hunter est en tout état de cause un film qui nous dit des choses que l’on a pas l’habitude d’entendre à propos de l’Iran, qui donne une autre image de ce pays dont on nous dit qu’il ne faut pas l’aimer, et qui ne nous a parfois pas plus aimé non plus. En cela, le film de Pitts est donc un espoir culturel et civilisationnel. Rien que pour cela, il faut défendre ce film, contre tout le monde si nécessaire, surtout en ces temps de diabolisation, où les ogres du monde restent désespérément à la recherche d’un ennemi et d’une guerre, afin de relancer la machine mourante de l’économie mondiale, tout en comptant sur l’ignorance des masses et des peuples. En Iran, ce pays où l’on se tue pour des questions d’uniformes, où les flics ont des AK, où on exécute les gens dans les rues, il existe aussi une certaine poésie, certaines beautés d’âmes, les gens ont aussi des chats! The hunter prouve qu’en dépit de tout, le cinéma est capable de rapprocher ce qui est éloigné ou opposé, c’est l’un de ses pouvoirs les plus puissants. Le cinéma comme thérapie géopolitique, voici un vrai espoir de réconciliation.

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Les petits mouchoirs, un film de Guillaume Canet (2010)

Ouch! Le dernier film de Guillaume Canet sera éprouvant pour tous celles et ceux qui haïssent les bobos parisiens. Relations humaines et amicales en dents de scie, hypocrisie, faux-semblants, sempiternels atermoiements de cons de parisiens bon teint et bon genre, voici ce que nous réserve en substance le dernier métrage du jeune et talentueux réalisateur Guillaume Canet. Gageons donc que l’étude de mœurs soit ici de rigueur, elle servira à faire passer la pilule du spectacle de la dolce vita des gens qui roulent en Audi Q7 et possèdent de belles résidences secondaires. Canet emprunte ici un tantinet le costume du Steven Soderbergh d’Ocean eleven, tant pour ce qui est du casting, que de son traitement et de son utilisation.

Le pitch est simplissime, le film d’amitié le permet, tout du moins en apparence. C’est donc l’histoire d’une bande d’amis, se connaissant depuis des années et qui ont, on s’en doute, vécu plein plein de choses ensembles, et s’apprêtent à partir en vacances malgré le fait que l’un des leurs, Jean Dujardin, se soit fait shooté en scooter.

Les petits mouchoirs est ambitieux, découpage complexe, qui a fort probablement nécessité quelques moyens techniques conséquents. Le premier plan, à ce propos, incarne sans doute le mieux les ambitions et l’état d’esprit de ce film. Il s’agit un plan séquence qui suit un Jean Dujardin déchiré du fin fond de chiottes de boite, jusqu’à son accident de scooter qui doit déclencher les péripéties auxquelles nous devons assister. Ce plan incarne bien ce film ambitieux, on sort au dehors, on accompagne ce personnage en scooter dans la ville un bon moment, et on assiste enfin à l’accident que l’on a vu arriver dès le moment où Dujardin enfourche son deux-roues. On l’a même attendu cet accident, tant on l’a senti se profiler au sein du récit. Il existe donc une justice pour les crétins qui roulent défoncés en deux roues, surtout ceux qui croient que les rues parisiennes sont la propriété exclusive des deux roues de moins de 250 cm3.

La lâcheté et la petitesse d’âme des protagonistes, dès qu’il s’agit de s’impliquer pour l’autre, ou de se dévoiler, est pour beaucoup dans l’irritation que le visionnage de ce film peut engendrer. A titre personnel, j’ai longuement médité à propos des conséquences de l’éventualité de parachuter ces charmantes personnes au dessus de la vallée de la Swat, histoire de leur ré inculquer les fondements de la vie avec les autres… Je crois d’ailleurs tenir un concept, je contacte de toute façon Endemol dès que j’ai un peu de temps. Ce film d’amitié repose donc évidemment sur le travail des comédiens, même si ça et là, de petits moments plus esthétiques surviennent pour changer temporairement l’empreinte du film. L’écriture des personnages laisse en tout cas mi-figue, mi-raisin, non pas que l’interprétation des comédiens ou leur direction soit en cause, chacun fait ici très bien son travail. Mais le choix d’écriture, le choix de mettre en scène de façon aussi appuyée certains comportements, certains traits de caractère, est au final pour beaucoup dans le manque qualitatif que le film peut avoir. Le scénario est là où le bat blesse, pas au niveau de la DA ou des moyens. On passe néanmoins un bon moment, avec un Cluzet en parfait connard hystérique hippomane,

ou un Magimel toujours aussi fort question d’incarnat, qui joue ici un petit homo refoulé, ou bien encore Laurent Lafitte en amoureux compulsif.

D’autres défauts viennent entacher ce film pourtant ambitieux, en premier lieu son déroulement, bien trop scolaire et didactique, on sait presque toujours à l’avance ce qu’il va se passer. L’utilisation de la musique en est un parfait exemple de l’aspect scolaire, bien-pensant et académique que les petits mouchoirs peut contenir, l’utilisation de la musique plombe la teneur dramaturgique du film, et ce dès sa deuxième ou troisième utilisation, tant elle est balisée et segmentée, simplement programmée. Dommage, le choix des musiques n’est pas dégueulasse, et Canet semble bien ressentir toute la puissance que la musique peut apporter au cinéma, mais son utilisation est ici bien trop cyclique et répétitive pour faire exploser toute sa puissance.

Soyons clair, le film n’est pas mauvais, ni mal fait, nous n’avons pas affaire à un navet dirigé par un tâcheron, Canet a fait plus d’une fois ses preuves en tant que comédien ou réalisateur. Ce film est simplement trop neutre, trop étouffé par l’aspect grosse production, où chacun reste sagement à sa place et ne franchit pas la ligne qui le délimite. Pas de traces de sarcasmes et de subversions, ou en tant cas d’éléments qui pourraient rendre le film un peu moins « centriste » de son approche des choses de la vie, on est loin de la causticité de Mon idole. Alchimie cinématographique mal fagotée, qui  atténue souvent le travail pourtant conséquent des comédiens. Le découpage scénaristique, qui se porte à certains moments davantage sur tel ou tel personnage, laissant les autres au second plan, apporte fluidité au récit, mais encore une fois, ce métrage est absolument vide de toute surprise, ce n’est peut-être pas son but mais cela le rend fade.

Filmer les instincts qui poussent les créatures de l’espèce dominante de cette planète à se rassembler, à vivre ensembles plutôt que seuls, est un art obscur et incertain, et il faut du travail, du temps surtout, pour percer la couenne qui enserre parfois le cœur et l’âme de l’être humain. Le résultat de ce film est une sorte de cinoche vaguement inspiré par Jean Renoir, version classes aisées parisiennes de 2011. Il me rappelle aussi un film plus récent, d’un réalisateur plus âgé que Canet, et dont l’expérience en termes d’années à propos de connaissances sur le bipède humain est peut-être significative. Il s’agit de Jean Becker, et de son très beau Deux jours à tuer. Le casting y est aussi bon, moins starlette peut-être, les personnages y sont bien mieux dégrossis, bien mieux écrits, mais surtout, la direction des comédiens y est absolument parfaite, ciselée et modelée pour chaque séquence, chaque intention, chaque geste. L’histoire de Deux jours à tuer recèle aussi un peu plus de surprises et d’incertitudes, suivant moins les balises que l’on a trouvé bon d’imposer au film de Guillaume Canet.

Il manque simplement un peu de débordement à ce métrage pour être réellement réussit, suivre les contours d’un genre cinématographique donné n’est pas suffisant pour faire vivre ledit genre et réaliser un film entièrement satisfaisant. Les destin que Canet nous narre ne sont pas attachants, car tous déjà écrits, alors qu’il n’y a rien de plus beau au cinéma que de voir la naissance, l’évolution d’un destin. Un destin n’est jamais aussi triste que lorsqu’il est balisé et déjà écrit.

Et si le film de Canet n’était, au fond, qu’un film sur ce qu’on appelle « le scandale de la mort », filmant donc ces trentenaires rattrapés par la mort et ses certitudes, lorsque l’un d’entres-eux se fait faucher en scooter. Généraliste, linéaire et prévisible, Les petits mouchoirs aurait mérité, au final, un peu plus de profondeur, et un peu moins de tiédeur, cette dernière étant haï aussi bien par la mort que par l’amitié.

 

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Des hommes et des Dieux, Un film de Xavier Beauvois (2010)

Au cinéma, le succès a bien souvent été entouré d’une aura mystérieuse, qui rend parfois la compréhension de tel ou tel succès souvent insondable, et cela autant pour les initiés que les profanes. Comment un film sur un mode de vie particulier, la vie au sein de la voie religieuse, ses caractéristiques et ses exigences, mode de vie qui échappe donc certainement à la compréhension du plus grand nombre d’entre-nous, peut-il atteindre un tel succès commercial ?

Alors que les plus gros succès cinématographique du box-office ont parfois le même rapport à la culture que celui d’un bistouri avec un cortex cérébral, les quelques 3,1 millions d’entrées, et le probable bombardement aux Césars en Février prochain, caractérisant désormais le beau film de Xavier Beauvois, peuvent malgré tout trouver explications.

André Malraux disait il y a quelques temps déjà  « le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas », enfin, plus précisément, il a affirmé ceci :

« On m’a fait dire : Le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas. La prophétie est ridicule ; en revanche je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal. Et les manifestations [de mai 68] et autres ectoplasmes ne suffiront pas à l’apporter. », « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible, je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIII° siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. Alors qu’est-ce que pourrait donner un nouveau fait spirituel (disons si vous voulez : religieux, mais j’aime mieux le mot spirituel), vraiment considérable. »

A en croire les multiples conséquences des attaques du 11 Septembre 2001, ainsi que l’observation relevée sur les stratégies de tensions opérées entre différents groupes religieux, comme celles opérées par exemple récemment contre les coptes du Moyen-Orient, on serait tenté de croire que Malraux avait raison…

Si le nombre d’entrées peut évidemment signifier beaucoup de choses pour un film, il pourrait être, pour Des hommes et des Dieux, le reflet d’une époque qui s’interroge au fond sur ses croyances, ou encore celui d’une société ou d’une génération qui se pose des questions à propos d’un fait encore non élucidé, entouré d’un mystère semble-t-il insondable, en raison de la nature de ses personnages…

Un film qui plonge avec simplicité et retenue dans la narration d’une voie religieuse, mystique, spirituelle, et qui rencontre un tel succès n’est absolument pas anodin en Occident en 2011.  Si ce film a rencontré son public, c’est que ce dernier l’attendait d’une manière ou d’une autre. Est-ce la nature spirituelle de Des hommes et des Dieux qui a poussé les gens dans les salles obscures, à l’heure où le banquier du Vatican semble impliqué dans quelques crapuleries financières héritées d’Al Capone, et où les scandales de la pédophilie sont allés jusqu’à ébranler le trône du pape ? Ou bien est-ce parce que les gens ont bien gardé en mémoire, depuis 1996, la mort des moines trappistes de Tibhirine ? Peut-être un peu des deux, les spéculations sur ce qui pousse les gens dans les salles obscures sont bien hasardeuses, surtout à propos de ce film.

Mais outre la nature spirituelle de ce film, ce qui fait en premier lieu la force de Des hommes et des Dieux, c’est sa capacité à transcender l’histoire qu’il nous raconte, nous livrant une vision globale, une véritable vue d’ensemble qui multiplie les points de vue (ceux des villageois, des moines, de l’armée, des combattants du GIA). C’est au spectateur de tenter de comprendre par lui-même, le fin mot de cette histoire et ses mystères, qui guidèrent les moines vers la destinée funeste que nous leur connaissons.  Un film qui pose des questions à ses spectateurs, mieux, qui les pousse à s’en poser après coup, est un film réellement au cinéma et au monde, ceci explique peut-être aussi le succès du film de Beauvois, en ces temps d’Entertainment bien trop souvent synonyme de lobotomie, les producteurs devraient s’en soucier, à l’heure où Avatar, le plus gros succès commercial de la planète demeure, malgré ses qualités, un film de 14 ans d’âge mental…

Beauvois, lui, n’est pas du tout dans cette optique là. Il ne juge pas les hommes qu’il filme, et encore moins nos moines, il réussit même à faire du quotidien réglé et millimétré de la vie monacale un spectacle cinématographique à part entière, réaliste et fidèle au culte, et à y immerger le spectateur. Le tout  au moyen d’un rythme lent, qui peut au premier abord rebuter le spectateur peu enclin aux films qui prennent le temps plus qu’ils ne le distordent.

Le traitement chromatique, où l’on reconnaît dès les premières images la patte de Beauvois que l’on retrouvait déjà dans N’oublies pas que tu vas mourir ou Le petit lieutenant. Le contraste si dense des images est un des piliers dramaturgiques du film, inhérent, silencieux, constant. Le fracas de certains raccords lors de passages de séquence à une autre, fracas le plus souvent sonore, peut être interpellé comme un rappel vers une réalité soudaine et brutale lorsque la narration s’éloigne un peu trop vers des moments de paix et de calme, l’introduction de la séquence du meurtre des ouvriers croates, avec le gros plan sur le tractopelle, en étant le plus bel exemple. Le temps est une des composantes majeures de ce métrage, il nous faut traverser les séquences pour aller à la rencontre de ces frères, pour, petit à petit, non pas les découvrir, mais seulement les discerner, en plein cœur de leur foi.

Casting réglé comme du papier à musique, Michael Lonsdale, en vieux grand-père tranquille et aimant.

Olivier Rabourdin, lui aussi parfait, inquiet pour sa sécurité.

Lambert Wilson, ainsi que tous les autres sont ici parfaitement dirigés. Justesse de l’émotion et sobriété de l’interprétation livrent ce qui est sans doute la meilleure dramaturgie possible pour cette histoire.

Wilson est probablement le personnage clé du film. Il sait dès le départ qu’il restera, et le veut profondément. Lui seul sait, comme nous le montre la séquence au bord du lac, séquence nous montrant l’homme et son Dieu, ou ses turpitudes, personne ne peut le savoir. Il sait mais ne partage pas avec les autres, et on pourrait croire que c’est son opiniâtreté qui fait plier le groupe alors que les doutes et les inquiétudes se font sentir. Est-ce simplement la foi ? Autre chose ? Le mystère reste entier, et compte pour beaucoup dans la beauté du film.

La progression dramatique de l’histoire monte en climax tout au long du film, et renforce le questionnement que l’on se fait,  encore et toujours la même question, pourquoi ? Qu’est ce qui le pousse à rester ? Que pourront-ils faire pour les villageois une fois morts ? Peut-être préféraient-ils Dieu aux villageois ? Face au destin tragique de ces moines, on pourrait trouver un quelconque réconfort dans le cynisme, en se disant que les excités de Xe ou de Aegis pourraient être dans ce cas fort bien plus utiles comme protection, au lieu de ravager le visage et la réputation de l’Occident, ailleurs sur la planète… Malgré cette narration qui n’oublie aucun protagoniste,  on ne sait, au final ce qui s’est réellement passé, on demeure seulement avec la conviction que ces moines ont été gênants pour l’armée algérienne, en étant forcés de soigner les islamistes blessés, et en suivant leurs pratiques religieuses quand il s’agit de rendre hommage à un mort. Pris en tenaille entre plusieurs camps, sans peut-être trouver le bon modus operandi, les moines ont été ici dès le départ, dépassés par la situation qui les entoure, et donc constitués une cible facile.

Alors le monde chrétien encaisse et compte les pertes, hier à Tibérine comme aujourd’hui  à Bagdad ou en Somalie, ce film pose une question à mon sens fondamentale par rapport au catholicisme de mon temps: qu’est ce que le catholicisme peut apporter pour faire face à l’agression,  à la barbarie et au terrorisme ? Dans les alcôves de ce monde, on ricane déjà en sentant le choc des civilisations s’approcher…

Alors que la religion catholique est depuis bien longtemps mise en image (cette dernière étant intrinsèque à son histoire et son développement), et parfois moquée pour les besoins de telle ou telle histoire, au fond peut-être parce que c’est elle qui peut accepter le plus facilement les transgressions à son encontre lorsqu’il s’agit de la mettre en image. Imaginez donc un instant une séquence de 2012 ou n’importe quel film catastrophe se passant au bas du mur des lamentations, ou auprès de la pierre de Ka’ba, cela entrainerait certainement des réactions vives et spectaculaires. Cette tolérance vis à vis de sa représentation et cette absence, en tout cas apparente, à l’encontre des violences qui lui sont faites, laisse en tout cas une image étrange de la religion catholique de mon temps…

Xavier Beauvois réussit ici ce que bien peu de cinéastes ont accomplit avant lui, filmer le Divin, ou Ses manifestations,  avec ici une grande sobriété de ton et de style. C’est d’ailleurs cette retenue qui empêche de tenter la comparaison, hasardeuse il est vraie, entre Des hommes et des Dieux, et… L’Apocalypto apocalyptique et ses cultes solaires et sanguins de Mel Gibson. Le dernier métrage de Xavier Beauvois me rappelle L’évangile selon Saint-Mathieu, du regretté Pier Paolo Pasolini, métrage qui reçu « l’approbation » du Saint-Siège en son temps, et qui partage avec le film de Beauvois la même simplicité et la même ferveur…

Il importe au final peu de connaître les convictions ou les croyances religieuses de Xavier Beauvois. Qu’il soit croyant, athée, agnostique ou déicide, il vient de frapper très fort, en nous prouvant qu’en 2010, il était possible de capturer des fragments du divin au moyen d’une caméra…

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Machete-Un film de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis (2010)

Force est de constater que Troublemaker Studios suit, films après films, une bien singulière évolution! La dernière production sortie de leurs ateliers marque effectivement une avancée importante dans la politique de production de Robert Rodriguez. Machete est en effet certainement le film le plus aboutit produit dans l’esprit Grind House. Là où Planet terror se vautrait avec un plaisir sans fin dans le mauvais gout, et où Death Proof relevait au final de l’étude de mœurs féminine effectuée par l’amoureux hystérique des femmes qu’est Quentin Tarantino, Machette lorgne plutôt vers des questions de société furieusement contemporaines, à savoir les tensions générées à la frontière séparant le Mexique et les Etats-Unis.

Du sang, du cul, de la violence, de la provocation, les codes du cinéma d’exploitation sont ici exploités sans vergogne, avec acharnement et un plaisir certain. Rodriguez et Maniquis enchainent érotisme et violence sans sourciller, cela choquera évidemment les plus puritains et les plus conventionnels des spectateurs, mais après tout, cela est fait exprès. L’introduction du film est particulièrement significative quand à ce sujet, lorsque notre héros se fait surprendre par une belle en tenue d’Eve, non sans avoir démembré quelques vilains auparavant, la belle parvient donc à le neutraliser pour ensuite sortir un téléphone portable de son intimité et appeler son supérieur, tout un programme.

L’aspect aujourd’hui désuet que peut endosser le cinéma d’exploitation d’une certaine époque engendre bien des réactions – il suffit de se retrouver dans une projection de L’au delà de Lucio Fulci pour le constater avec effroi en subissant les réactions stupides des spectateurs devant les trucages les plus kitschs ou les effets les plus datés. Cette particularité esthétique et visuelle de ce type de cinéma est ici un sacerdoce. Ainsi, les chorégraphies des bagarres sont délirantes, irréalistes au possible, aussi datées qu’un épisode de Bioman, comme le montre  une tripe décapitation que Machette effectue en tournant sur lui-même. La direction artistique du film est en tout cas sans faille, car précise et sachant complètement où elle va et ce qu’elle veut. Les effets de dégradations d’images et de saute de pellicule font donc ici aussi  partie de la charte graphique de Troublemaker studio, comme pour les précédentes productions, et sont abondamment utilisées. Assumer ses origines et ses références cinématographiques est en tout cas, une des qualités artistiques premières de Machete.

La politique visuelle et esthétique du film semble même se prolonger au delà, avec certains faux raccords assez flagrants, la Mercedes du personnage de Jeff Fahey en étant le plus bel exemple, on change de modèle d’une séquence à une autre, problème de script ou de production ? A moins que ce détail soit conscient et voulu.

D’autant plus que les retournements scénaristiques des plus potaches, avec retour glorieux des personnages ayant prit une balle en pleine tête, sont eux aussi bien assumés dans la mise en scène.

L’apparentement au Bis et aux genres auxquels s’identifient les productions de Troublemaker Studios se soumet donc aussi  aux vieux gimmicks d’écriture qui vont avec, c’est dire si la dévotion de Rodriguez et Maniquis à ces époques du septième art est totale. C’est la plus grande force de ce type de production qui se veut hommage, mais aussi sa limite, et donc paradoxalement sa faiblesse…

Quoi qu’il en soit, une des plus belles réussites de ce film, et ce sur quoi il repose grandement, il faut aussi le reconnaître, c’est incontestablement son casting. Ce dernier exploite la même politique que celle usitée par Tarantino, consistant à inviter les stars que l’on a vu à la télé ou au cinéma il y a longtemps, qui nous ont fait rêver mais que l’on n’a pas oublié, même si elles sont depuis quelque peu tombées en désuétude. Machete accueille ainsi Don Johnson, en garde frontière texan taciturne,


et Robert de Niro en sénateur neocons réac et facho, une très belle prestation de pourriture populiste et sadique.

« Welcome to America » risque d’ailleurs fort de devenir une réplique cultissime d’ici peu de temps. L’utilisation des comédiens choisis pour ce casting est extrêmement bien travaillée, ainsi, Danny Trejo se voit offrir enfin un vrai premier rôle après des années passées à jouer les seconds couteaux. Avec son visage, c’est le genre d’acteur qui, comme Jack Palance ou Daniel Emilfork, n’a pas besoin de jouer beaucoup, tellement son physique dégage quelque chose de fort et de particulier, il fait partie des acteurs pour qui le physique est un des éléments premiers de leur jeu.  Ah, si Trejo avait joué pour Peckinpah, je n’ose imaginer ce que cela aurait donné…

Mais la grande trouvaille de ce casting, c’est Steven Seagal ! Etant peu au fait de la filmographie de ce monsieur, à part Justice sauvage, je ne sais pas s’il a déjà joué des personnages de méchants au cinéma. Sa composition de baron de cartel de la drogue est en tout cas excellente. Peut-être que s ‘il avait composé un peu plus de personnages troubles et obscurs au lieu de jouer les héros violents et botteurs de culs, il n’aurait peut-être pas eu une carrière si empreinte de vidéo club ou de trash TV américaine.

Machete est donc un film d’exploitation bien particulier, en raison de son petit arrière gout politique tout à fait inattendu, qui lui confère une dimension supplémentaire des plus surprenantes. Le film de Rodriguez et Maniquis se complait à être un film balourd qui fera fuir les amateurs de Bergman ou Rohmer ne supportant pas le Bis ou le cinéma de genre, mais demeure néanmoins plus lucide et plus conscient du réel, devenant du même coup un étrange film hybride, où l’on s’amuse autant que l’on porte un regard, certes tout en paraboles, sur la réalité, mais en ne sortant pas du pur entertainement.

Alors que les tensions avec le Mexique concernant l’immigration clandestine s’accumulent avec les années, Rodriguez, cinéaste américain  mais d’origine mexicaine, semble explorer un peu plus les racines des relations entre Mexique et  Amérique au détour de films d’action. Cela avait déjà été le cas avec le navrant et abominable Once Upon a Time in Mexico, film honteusement torché et arborant un patriotisme parfois ambigu, sans doute hérité du cinéma américain. Les hordes de rednecks chevelus et surarmés, opposés à la rébellion des travailleurs clandestins mexicains menés par Machete, à l’heure où l’Amérique réagit à la crise économique en créant des tea parties,  est un spectacle qui me laisse au final dubitatif…


Alexandre Cardinali

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