Les petits mouchoirs, un film de Guillaume Canet (2010)

Ouch! Le dernier film de Guillaume Canet sera éprouvant pour tous celles et ceux qui haïssent les bobos parisiens. Relations humaines et amicales en dents de scie, hypocrisie, faux-semblants, sempiternels atermoiements de cons de parisiens bon teint et bon genre, voici ce que nous réserve en substance le dernier métrage du jeune et talentueux réalisateur Guillaume Canet. Gageons donc que l’étude de mœurs soit ici de rigueur, elle servira à faire passer la pilule du spectacle de la dolce vita des gens qui roulent en Audi Q7 et possèdent de belles résidences secondaires. Canet emprunte ici un tantinet le costume du Steven Soderbergh d’Ocean eleven, tant pour ce qui est du casting, que de son traitement et de son utilisation.

Le pitch est simplissime, le film d’amitié le permet, tout du moins en apparence. C’est donc l’histoire d’une bande d’amis, se connaissant depuis des années et qui ont, on s’en doute, vécu plein plein de choses ensembles, et s’apprêtent à partir en vacances malgré le fait que l’un des leurs, Jean Dujardin, se soit fait shooté en scooter.

Les petits mouchoirs est ambitieux, découpage complexe, qui a fort probablement nécessité quelques moyens techniques conséquents. Le premier plan, à ce propos, incarne sans doute le mieux les ambitions et l’état d’esprit de ce film. Il s’agit un plan séquence qui suit un Jean Dujardin déchiré du fin fond de chiottes de boite, jusqu’à son accident de scooter qui doit déclencher les péripéties auxquelles nous devons assister. Ce plan incarne bien ce film ambitieux, on sort au dehors, on accompagne ce personnage en scooter dans la ville un bon moment, et on assiste enfin à l’accident que l’on a vu arriver dès le moment où Dujardin enfourche son deux-roues. On l’a même attendu cet accident, tant on l’a senti se profiler au sein du récit. Il existe donc une justice pour les crétins qui roulent défoncés en deux roues, surtout ceux qui croient que les rues parisiennes sont la propriété exclusive des deux roues de moins de 250 cm3.

La lâcheté et la petitesse d’âme des protagonistes, dès qu’il s’agit de s’impliquer pour l’autre, ou de se dévoiler, est pour beaucoup dans l’irritation que le visionnage de ce film peut engendrer. A titre personnel, j’ai longuement médité à propos des conséquences de l’éventualité de parachuter ces charmantes personnes au dessus de la vallée de la Swat, histoire de leur ré inculquer les fondements de la vie avec les autres… Je crois d’ailleurs tenir un concept, je contacte de toute façon Endemol dès que j’ai un peu de temps. Ce film d’amitié repose donc évidemment sur le travail des comédiens, même si ça et là, de petits moments plus esthétiques surviennent pour changer temporairement l’empreinte du film. L’écriture des personnages laisse en tout cas mi-figue, mi-raisin, non pas que l’interprétation des comédiens ou leur direction soit en cause, chacun fait ici très bien son travail. Mais le choix d’écriture, le choix de mettre en scène de façon aussi appuyée certains comportements, certains traits de caractère, est au final pour beaucoup dans le manque qualitatif que le film peut avoir. Le scénario est là où le bat blesse, pas au niveau de la DA ou des moyens. On passe néanmoins un bon moment, avec un Cluzet en parfait connard hystérique hippomane,

ou un Magimel toujours aussi fort question d’incarnat, qui joue ici un petit homo refoulé, ou bien encore Laurent Lafitte en amoureux compulsif.

D’autres défauts viennent entacher ce film pourtant ambitieux, en premier lieu son déroulement, bien trop scolaire et didactique, on sait presque toujours à l’avance ce qu’il va se passer. L’utilisation de la musique en est un parfait exemple de l’aspect scolaire, bien-pensant et académique que les petits mouchoirs peut contenir, l’utilisation de la musique plombe la teneur dramaturgique du film, et ce dès sa deuxième ou troisième utilisation, tant elle est balisée et segmentée, simplement programmée. Dommage, le choix des musiques n’est pas dégueulasse, et Canet semble bien ressentir toute la puissance que la musique peut apporter au cinéma, mais son utilisation est ici bien trop cyclique et répétitive pour faire exploser toute sa puissance.

Soyons clair, le film n’est pas mauvais, ni mal fait, nous n’avons pas affaire à un navet dirigé par un tâcheron, Canet a fait plus d’une fois ses preuves en tant que comédien ou réalisateur. Ce film est simplement trop neutre, trop étouffé par l’aspect grosse production, où chacun reste sagement à sa place et ne franchit pas la ligne qui le délimite. Pas de traces de sarcasmes et de subversions, ou en tant cas d’éléments qui pourraient rendre le film un peu moins « centriste » de son approche des choses de la vie, on est loin de la causticité de Mon idole. Alchimie cinématographique mal fagotée, qui  atténue souvent le travail pourtant conséquent des comédiens. Le découpage scénaristique, qui se porte à certains moments davantage sur tel ou tel personnage, laissant les autres au second plan, apporte fluidité au récit, mais encore une fois, ce métrage est absolument vide de toute surprise, ce n’est peut-être pas son but mais cela le rend fade.

Filmer les instincts qui poussent les créatures de l’espèce dominante de cette planète à se rassembler, à vivre ensembles plutôt que seuls, est un art obscur et incertain, et il faut du travail, du temps surtout, pour percer la couenne qui enserre parfois le cœur et l’âme de l’être humain. Le résultat de ce film est une sorte de cinoche vaguement inspiré par Jean Renoir, version classes aisées parisiennes de 2011. Il me rappelle aussi un film plus récent, d’un réalisateur plus âgé que Canet, et dont l’expérience en termes d’années à propos de connaissances sur le bipède humain est peut-être significative. Il s’agit de Jean Becker, et de son très beau Deux jours à tuer. Le casting y est aussi bon, moins starlette peut-être, les personnages y sont bien mieux dégrossis, bien mieux écrits, mais surtout, la direction des comédiens y est absolument parfaite, ciselée et modelée pour chaque séquence, chaque intention, chaque geste. L’histoire de Deux jours à tuer recèle aussi un peu plus de surprises et d’incertitudes, suivant moins les balises que l’on a trouvé bon d’imposer au film de Guillaume Canet.

Il manque simplement un peu de débordement à ce métrage pour être réellement réussit, suivre les contours d’un genre cinématographique donné n’est pas suffisant pour faire vivre ledit genre et réaliser un film entièrement satisfaisant. Les destin que Canet nous narre ne sont pas attachants, car tous déjà écrits, alors qu’il n’y a rien de plus beau au cinéma que de voir la naissance, l’évolution d’un destin. Un destin n’est jamais aussi triste que lorsqu’il est balisé et déjà écrit.

Et si le film de Canet n’était, au fond, qu’un film sur ce qu’on appelle « le scandale de la mort », filmant donc ces trentenaires rattrapés par la mort et ses certitudes, lorsque l’un d’entres-eux se fait faucher en scooter. Généraliste, linéaire et prévisible, Les petits mouchoirs aurait mérité, au final, un peu plus de profondeur, et un peu moins de tiédeur, cette dernière étant haï aussi bien par la mort que par l’amitié.

 

À propos de Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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