The Hunter, un film de Rafi Pitts (2011)

La dernière bombe cinématographique nous vient d’Iran! Rassurez-vous, ce n’est pas un Sahab-4, le ministre des affaires étrangères iranien ayant récemment stipulé que Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution islamique a adopté il y a peu de temps un décret condamnant la nature même des armes atomiques. La fin du monde ne se fera donc pas avec des images télévisées du ciel à la recherche désespérée d’I.C.B.M semeurs de mort. Si The Hunter est une bombe, c’est avant tout et essentiellement pour des raisons cinématographiques. Le film de Rafi Pitts est effectivement un OVNI hallucinant, un film que je n’attendais pas, que j’ai découvert de façon impromptue et qui m’a éblouit par sa maitrise. Rares sont aujourd’hui les métrages donc les différentes composantes, cadrages, mixage, scénario, personnages, sont si pareillement ciselées, tel le travail précieux d’un orfèvre. Pour celles et ceux qui aiment le cinéma raffiné, répondant à une certaine qualité, The hunter est un régal.

L’histoire est simplement celle d’un homme qui sombre, qui sombre parce qu’il a tout perdu, sa femme et sa fille. Les images qui défilent ne sont donc que le récit de quelqu’un qui a renoncé à vivre, inéluctablement et définitivement, le film ne raconte rien d’autre que cela, à priori. Il a pourtant connu quelques difficultés pour se faire, réaliser des films en Iran est parfois une affaire délicate, voire même dangereuse si l’on se penche sur le destin malheureux de Jafar Panahi…

La première force de The Hunter est la qualité de la direction artistique, cette dernière est absolument sans faille. Images, son, montage, photo, tout le monde, absolument tout le monde doit venir servir la cause de ce film, le récit de cet homme, Ali, ses turpitudes et l’atmosphère qui en découle. La première impression à la vue de ce film est double, elle est autant visuelle que sonore. Les cadrages à eux seuls sont une école de style, tant ils sont léchés et travaillés, nous plongeant dans l’urbain, dans une étouffante ville, une cité moderne qui sait si bien avaler les hommes.

Le son n’est pour autant pas en reste, loin de là.  Il est heureux de voir que ce dernier n’a pas été laissé de côté au profit de l’image et du visuel, comme c’est le cas pour de nombreux films contemporains. Du rock ouvre l’introduction, c’est une surprise, et la musique occupe une place discrète mais néanmoins importante. La BO est choisie avec soin, Arvo Pärt et Radiohead se mélangent à des musiques plus immédiatement iraniennes. Cet éclectisme musical est une surprise, dans la mesure où les films orientaux sont parfois plus axés sur des musiques traditionnelles. Mais le travail sonore ne s’arrête pas là, le mixage des ambiances sonores est une autre leçon de cinéma, tant on sent par moment qu’ils sont là pour nous rappeler l’état d’Ali et sa perdition, et pas seulement pour empêcher le film d’être silencieux. L’autre grande beauté sonore du film c’est la langue iranienne: le farsi est effectivement une langue surprenante pour qui l’écoute pour la première fois, tant elle est composée de sonorités qui rappellent parfois le grec, l’arabe, le sanskrit et d’autres langues lointaines. La langue iranienne, pleine de poésie quand elle est prononcée avec le spleen de The Hunter est une musique délicate qui ravira les oreilles des auditeurs.

La narration n’est pas en reste, flash-back et flash-forward dynamisent en certains endroits une narration davantage tranquille plutôt que lente,  et qui tranche avec les enjeux dramatiques de l’histoire. Certains raccords sont vraiment percutants, s’opérant par moments par le son au lieu de l’image, un style de montage que l’on retrouve peu aujourd’hui, et qui rend souvent les transitions entre les séquences d’une redoutable efficacité. Le montage est ici discret, mais à la hauteur de la qualité des autres composantes techniques du film, comme c’est le cas du raccord effectué via la culasse du fusil d’Ali, qui nous fait basculer du jour à la nuit, merveille de transition qui fera saliver bien des monteurs…

Cette densité visuelle et sonore peu banale est donc la force principale de ce film, The Hunter en vient même à me rappeler un autre joyau de ténèbres, qui au premier abord n’a rien à voir avec le film de Rafi Pitts, même s’il conte lui aussi les errances et la disparation d’un homme. Il s’agit de Lost Highway de David Lynch. La nature de l’esthétisme du film iranien me rappelle effectivement celle du film américain. La même lourdeur, la même oppression chromatique et sonore, la même démence intérieure qui ronge aussi bien Ali que Fred Madison…

En effet, aussi paradoxal que cela paraisse, The Hunter me rappelle  le cinéma américain! En premier lieu dans sa forme, mais surtout par sa nature, car The Hunter est un authentique film de genre. Ali, fou de douleur et d’incompréhension à force de se perdre dans un système, décrit ici comme kafkaïen, qui ne peut lui expliquer ce qui est arrivé à sa femme et sa fille, tire un jour sur une voiture de police et en tue ses deux occupants.

Il s’ensuit donc une course poursuite, et alors que la première moitié du film est plutôt concentrée à installer une atmosphère étouffante, urbaine, où l’on écoute des discours politiques en roulant seul et silencieux sur les complexes autoroutiers d’un Téhéran rendu presque cyberpunk pour l’occasion, on plonge dans un étrange huit clos en pleine nature qui rappelle évidemment le Delivrance de John Boorman.

La représentation de l’Iran est donc ici étonnante pour l’occidental moyen et non averti. Ce choix de représentation compte pour beaucoup dans la qualité du film. La première moitié du métrage se passe donc presque exclusivement dans Téhéran, ville pour l’occasion méta-urbaine, composée de blocs d’immeubles, d’autoroutes, d’usines, de machines. Est-ce là une volonté de montrer une image de l’Iran que le monde connaît peu ? On est en tout cas très loin de l’urne de vote et de la jeep de l’armée tous deux perdus dans le désert de Bulletin secret de Babak Payami. La volonté de se tourner le plus possible vers la technologie est une volonté iranienne bien réelle et ce depuis plusieurs décennies, bien avant la chute du Shah et la révolution: chemins de fer, satellites, constructions de centrales nucléaires, The Hunter incarne complètement la soif de développement technologique de ce pays.

Ce choix de représentation pousse donc le film de Pitts vers le cinéma de genre, il participe activement à l’élaboration de son univers et de son ambiance, mais comme le réalisateur est malin, et surtout qu’il sait ce qu’il fait, la course poursuite en voiture, fleuron du cinéma de genre s’il en est, se termine en pleine forêt, et la nature servira alors de décors pour la seconde partie du film, celle où l’on va régler ses comptes, avec la forêt comme seul témoin… La ville et l’urbain laissent donc la place à la nature, aux montagnes et aux forêts, le changement d’atmosphère est radical, même si cette dernière reste tout aussi puissante une fois que nous sommes en pleine forêt.

La poursuite en voiture, appartient à un genre cinématographique bien particulier, celui du film de genre, mais The hunter en change les codes, nous montrant Ali conduisant une vielle bagnole incapable de tenir des survirages un peu trop appuyés, et qui glisse inlassablement à chaque virage de la poursuite. La lenteur de cette poursuite et les temps morts où les personnages errent seuls dans cette immense nature court-circuitent ce qu’est la poursuite classique au cinéma, une autre temporalité se met en place, et la poursuite devient errance, où chacun se retrouve face à soi-même, aussi bien Ali que les deux flics. Là encore, c’est cette approche nouvelle et le traitement de certains des éléments du cinéma de genre qui apporte l’originalité qui fait briller The hunter.

Peu habitué à la censure, enfin en tout cas pas à celle qui est officielle, qui a des bureaux et une adresse, je ne vois pas avec précision ce qui a gêné la censure iranienne. Le fait que le film mentionne les émeutes qui ont secoué le pays et le régime ces dernières années? La représentation du système politique iranien au travers des deux policiers qui prennent en chasse Ali? Les actes de ce dernier, ou simplement sa tristesse ? Des hommes qui perdent tout, y compris la boule, pètent les plombs et tuent tout le monde, cela arrive hélas dans tout les pays du monde… Et si c’était la fin du film qui gênait la censure iranienne, quand les deux policiers révèlent un peu plus qui ils sont, les motivations qui les ont amené à devenir policiers, motivations différentes qui sont peut-être à l’origine des divergences qui s’immiscent entre eux et qui les pousseront à tenter de s’entre-tuer à la toute fin du film… Vision d’un appareil policier qui se fissure et se divise à propos d’un prévenu qui vient d’assassiner deux flics, on peut comprendre que cela ne puisse pas plaire.

Film hybride qui marie à merveille certaines caractéristiques du cinéma occidental avec l’âme d’un pays charnière entre le monde arabe et l’Asie, The hunter semble avoir fait le pari du mélange et du métissage, et ce choix s’avère payant, en plus d’offrir un film de qualité, The Hunter peut-être interprété comme un message d’espoir: oui, les échanges culturels entre des civilisations qui sont opposées sur un certain nombre de pays sont néanmoins possibles, oui le résultat peut-être satisfaisant. Soyons optimistes, pour une fois, dans 20 ou 30 ans, lors des journées célébrant l’amitié américano-iranienne, The Hunter sera projeté et considéré comme un grand classique.

La nature de ce film s’explique aussi sans doute par les origines du réalisateur, Rafi Pitts est né d’une mère costumière, qui est partie avant la révolution et a donc vécu à l’étranger. Pitts a vécu abreuvé de plusieurs cultures, celle de son pays d’origine, et celles qu’il a découvert par la suite. Au final, le résultat cinématographique de son parcours est superbe.

The Hunter est en tout état de cause un film qui nous dit des choses que l’on a pas l’habitude d’entendre à propos de l’Iran, qui donne une autre image de ce pays dont on nous dit qu’il ne faut pas l’aimer, et qui ne nous a parfois pas plus aimé non plus. En cela, le film de Pitts est donc un espoir culturel et civilisationnel. Rien que pour cela, il faut défendre ce film, contre tout le monde si nécessaire, surtout en ces temps de diabolisation, où les ogres du monde restent désespérément à la recherche d’un ennemi et d’une guerre, afin de relancer la machine mourante de l’économie mondiale, tout en comptant sur l’ignorance des masses et des peuples. En Iran, ce pays où l’on se tue pour des questions d’uniformes, où les flics ont des AK, où on exécute les gens dans les rues, il existe aussi une certaine poésie, certaines beautés d’âmes, les gens ont aussi des chats! The hunter prouve qu’en dépit de tout, le cinéma est capable de rapprocher ce qui est éloigné ou opposé, c’est l’un de ses pouvoirs les plus puissants. Le cinéma comme thérapie géopolitique, voici un vrai espoir de réconciliation.

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À propos de Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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