Un prophète-Unfilm de Jacques Audiard

Je dois avouer que j’attendais le cinquième long-métrage de Jacques Audiard avec une impatience certaine, curieux de me pencher sur son approche du milieu carcéral. Là où de battre mon cœur perdait un peu en véracité et en lyrisme, à cause de quelques virages scénaristiques prévisibles ou déjà vus, on pouvait dès lors s’inquiéter quand à la suite de la carrière de Jacques Audiard, pris au piége du prochain long-métrage, après un « Sur mes lèvres » encensé, et un « de battre mon coeur s’est arrêté » qui a connu un succès aussi fort mais qui…

Rassurons nous, un prophète est implacable. Une ou deux séquences assez artificielles, dans la forme (celle du rêve prémonitoire principalement), une ou deux répliques pas vraiment utiles, mais c’est tout. Chipotons un peu, on est ici dans le registre du grand cinéma et on a donc le droit d’être exigeant.
Rien que le casting de ce film relève du grand art et de la haute voltige, kaléidoscope de visages et de personnages burinés par l’existence et la prison. Certains sont même tellement réalistes que l’on est parfois même en situation de ne pas pouvoir se dire que l’on est face à des acteurs en train de jouer. A ce sujet, mention spéciale à Slimane Dazi, glaçant de réalisme… Jordi le gitan, Nabil l’egyptien, belle galerie de personnages hauts en couleurs.

Le charme du style d’Audiard est toujours là: caméra tremblotante, organique mais toujours à l’affut. Répliques à peine sorties de la bouche des acteurs et déjà cultes (« Tu parles avec les barbus, tu parles avec les corses, tu parles avec les Lingheri, tu viens ici. Tu fais le grand écart, c’est mauvais pour les couilles »-« On va se faire sucer, je te ramène à l’avion? »). Technique du gant noir sur l’objectif, que j’ai honteusement reprit sur mon dernier long, je l’avoue honteusement. Tout est là. Et même si la séquence du rêve prémonitoire sent les effets de post-prod surdosés, le style s’éloigne de ce qu’il était sur De battre mon cœur pour revenir vers celui qui faisait tant le charme de Sur mes lèvres.

Ces considérations formelles et esthétiques étant dites, attaquons nous maintenant au fond et à l’histoire. J’ai entendu certaines personnes dires qu’elles étaient déçues, qu’elles attendaient un film sur les prisons, un film avec LEUR vision de la prison peut-être? Sujet sensible et d’actualité s’il en est dans la mesure où la France possède les pires prisons d’Europe…
Film sur la prison, Un prophète l’est incontestablement, et il est même un peu plus que cela… Le film narre le parcours du personnage de Tahar Rahim, incarcéré pour 6 ans. Parcours qui tourne à l’initiation, violente, sombre et réaliste. Que dit le film sur la prison? Qu’elle est une école, où l’on apprend à lire et à écrire, et où l’on apprend aussi les codes du milieu, et les étapes qui mènent au status de caïd… Approche réaliste, sociologiste même s’il en est, dans la mesure où bon nombre de détenus, anciens ou pas, parlent de la prison comme de la meilleure école du crime qui existe.
Mais on pourrait simplement se trouver avec un film bien maîtrisé qui traite un sujet de manière rigoureuse, mais Audiard ajoute un autre thème (qui semble devenir une obsession depuis De battre mon cœur), qui apporte une toute autre dimension au film: celui de la filiation.
C’est la grande originalité d’un Prophète, placer un thème tel que celui là entre ces deux personnages, entre le vieux et le jeune, entre le corse et l’arabe. Ayant passé quelques années à Marseille, je sais de sources quasi sures que les relations entre mafias corses et maghrébines sont… Passionnées… Et depuis de longue date…

Filiation donc difficile, entre le personnage de Niels Arestrup (Arestrup-Audiard, combo fatal) et celui de Tahar Rahim. Que reste-t-il à ce vieux caïd qui sait qu’il va mourir seul, dans la déchéance? Son instinct paternel peut-être? Instinct qui le pousse à transmettre son savoir à ce jeune, qui appartient pourtant au clan rival. C’est dans ce mystère que réside peut-être le charme du dernier long-métrage d’Audiard…

Play it again Jacques!

A.C

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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