Enter the Void-Un film de gaspar Noé

J’ai prit le train dans l’après-midi, faisant une visite éclair à Lyon, afin d’assister pendant l’étrange festival, à la première projection publique en copie 35 de Enter the void, le troisième long-métrage de Gaspar Noé. J’attendais ce film depuis deux bonnes années. Le travail de ce dernier, depuis le virage stylistique sans précédent entreprit en 2002 avec Irréversible, avait tenu en haleine le monde du cinéma, et de l’image, tant le découpage choisit remettait littéralement en question plus d’un siècle de règles de prises de vue. Tenu en haleine, mais choqué par l’importance de la violence et de son traitement dans l’image et la narration. 8 ans après Irréversible, quelle est donc la direction prise par Gaspar Noé? Que vaut cette « entrée dans le vide »?

Noé évolue clairement dans la même voie qu’il s’est crée depuis le début de sa carrière de cinéaste, hyper-réalisme, violence humaine ou sociale, animalité des rapports humains, mais en faisant cette fois-ci avec les mutations que ce film propose.

Le découpage est certes alambiqué, virevoltant, mais le style est moins brutal que dans Irréversible, moins immédiat, moins braqué comme une arme contre le spectateur.

Pourquoi? Parce que la douceur (re)fait timidement son apparition dans l’œuvre de Noé. On ressort les sens épuisés des 2h35 d’Enter the void, l’effet est certainement voulu. Mais on ressort avec le souvenir d’avoir vu des jolies choses, simples, fragiles et humaines, au travers d’un univers sombre et déshumanisé (le monde de la nuit à Tokyo) et une histoire au destin implacable.

Le film de Noé narre la relation entre un frère et une sœur, dont on ne sait qui est le plus paumé, et dont on ne découvre que petit à petit les secrets tragiques de leur vie. Existences précaires dans un Tokyo immense, infini, ruche bourdonnante colorée, bariolée de lumières et même fluorescente. Ville que Noé filme à sa manière et qui le lui rend bien. Les japonais n’ont pas besoin de LSD… Bel échange toutefois entre le réalisateur et la ville, il aurait été par contre opportun que le réalisateur s’exprime à propos de sa perception de l’urbain, de ce que la ville lui inspire, en tant que thème.

La complexité de la mise en scène et de l’image placent néanmoins au second plan le caractère intime et fragile des deux personnages principaux de cette histoire, et c’est peut-être une des rares faiblesses du film, de rester coincé entre l’expérimentation pure et une histoire qui, peut-être, aurait tout autant fonctionné avec une mise en scène plus simple, même si cela aurait ressemblé à du cinéma d’auteur plus traditionnel…

Le non dit est important, des thèmes difficiles comme l’inceste sont parfois effleurés, mais là les amateurs de cinéma classique (ou conventionnel) auraient peut-être préféré une étude de mœurs ou un drame familial, Noé préfère entraîner son histoire dans une réalisation dynamique, au rythme haletant, nous les montrant dans cette ville trop grande pour les paumés loin de chez eux, cette ville qui les dévore et les digère de façon aussi féroce que banale.

Le rythme est en tout cas extrêmement efficace, il semble avoir été travaillé au rasoir (comme tout le reste du montage), et permet au récit d’évoluer sans faire perdre le fil narratif au spectateur, les étapes de l’histoire sont ici plus canalisées, plus structurées et plus cohérentes, là où Irréversible proposait une série de cycles composés de plans-séquences. là où le scénario d’Irréversible comportait 16 pages, celui d’enter the void en détient 120…

La drogue est une composante importante du dernier film de Gaspar Noé, mais elle n’est pas traitée avec la morale destructrice et annihilatrice de Requiem for a dream, ou avec un aspect pop eighties crade comme Trainspotting. La drogue est ici un personnage omniprésent, omnipotent, silencieux et atavique, qui emporte tout le monde sur son passage, avec plus ou moins de fracas. Même si Gaspar Noé adresse une référence explicite à son complice Jan Kounen et à son Blueberry par le biais d’une séquence d’hallucinations au début du film, et que les deux amis semblent développer une curiosité certaine pour les substances appartenant à la catégorie des psychotropes, le film pose un regard lucide et froid sur les décombres que laisse la toxicomanie à ceux qui viennent se réfugier dans ses bras.

Et si, au fond, le métrage de Noé n’était qu’un film sur la drogue, au sein d’un résidu de famille malmenée par l’existence?

Ce n’est pas le cas, car la grande force d’Enter The Void est sa réalisation, et on peut dire que Noé s’est surpassé. Le film reprend certains concepts visuels que l’on voyait déjà dans Fight club, Panic room ou Irréversible, c’est par ailleurs la même société, Buf compagnie, qui a concrétisé les effets. Le film pousse ces concepts à l’extrême: Il n’y a ici absolument aucun obstacle physique qui puisse faire barrage à la caméra. Elle se joue de tout, des murs, des lieux, de la distance et du temps.

Elle rentre même à l’intérieur de la tête des personnages pour voir à travers leur propre regard. Enter the Void réinvente presque le concept de plan séquence, en abolissant totalement la notion d’espace physique, et en bousculant aussi la notion de temps, en introduisant des flash-back ou des flash-forwards au sein d’un plan séquence où la caméra se joue déjà de toute distance.. Angelopoulos sous amphets ou acides, au choix.Espérons en tout cas que les grues motorisées les plus sophistiquées ont pu répondre à toutes les exigences de la mise en scène.

Il est à noter que Marc Caro a grandement contribué au projet, en travaillant sur les décors, qui sont effectivement un très grand gage de crédibilité pour l’univers du film et son identité plastique. On sent pour le décor de chaque scène que rien n’est vraiment laissé au hasard, que les éléments du mobilier ont une disposition bien précise et nous renseigne sur l’identité des protagonistes chez qui la séquence est en train de se dérouler. Cela est d’autant plus louable que les décors foisonnent au sein d’Enter the Void, tant le film et la narration sont fractalisés…

Même si on sent que rythme et temps morts sont très étudiés, le film entre quand même dans une sorte de lenteur dans sa deuxième moitié, où longueurs et errements s’affichent à l’image. Longueurs voulues présentes par Noé parce que selon ses propres dires, « une expérience hallucinogène dure des heures. On attend, ca s’arrête, ca recommence. Ca dure des plombes. Il a fallut donc recréer cela au sein du film ».

Enter the void, un substitut au LSD et aux psychotropes ? L’hypothèse est sérieuse. On sent en tout cas un désir chez Noé, de part le rythme, les cycles temporels et leur mise en place dans l’histoire, la volonté de perdre son spectateur dans un dédale temporel et sensoriel. Le temps et l’espace étant dilatés, reformatés, pour être finalement déconstruits.

Qu’on aime ou non son cinéma, force est de constater que Gaspar Noé est un des réalisateurs des plus talentueux et inventifs quand il s’agit de questionner la forme, de remettre en question le son et l’image ainsi que leurs fonctions au sein d’un film et de sa narration, ou en tant que spectacle dans une salle obscure. Noé est un explorateur, un aventurier peut-être, des sensations cinématographiques. Le résultat est ici parfois totalement immersif, surtout la première partie du film, en caméra subjective dans les yeux d’Oscar, jusqu’à sa mort.

On pourrait encore reprocher à Noé une certaine complaisance quand à l’approche des choses tristes et sordides de la vie. Mais c’est par ce moyen, en malmenant la chair et l’âme de ses personnages, et en faisant la même chose au cinéma en tant que support, que Noé obtient peut-être un terrain d’expérimentation aussi vaste.

C’est en malaxant ses concepts d’image, de son, de narration, de persistance rétinienne, que Noé pose les bases de ce que pourra peut-être constituer le cinéma de demain. Qui sait ? La réalisation d’Enter the Void, m’a en tout cas plus transporté que le dispositif 3D d’avatar…

Ce que l’on ne peut en tout cas pas reprocher à Gaspar Noé, c’est de faire dans le remake non avoué ou mal dissimulé. Tout ici sent plus l’originalité que tant d’autres films sortant en salles à l’heure actuelle. Il n’y a effectivement pas d’emprunts ou de plagiats flagrants (peut-être des références cinématographiques), alors que cela est si fréquent dans les productions internationales. Noé, lui, ne recycle pas, il invente. C’est la caractéristique de son cinéma, créer de nouvelles choses, en s’autorisant le droit à l’expérimentation.Les cinéastes ayant les moyens de procéder de la sorte ne sont pas si fréquents. Les reproches et les attaques que des gens comme Oshima, Peckinpah ou Pasolini ont subits ne leur ont pas empêché de devenir ce qu’ils sont devenus. Mais il serait temps que certaines attaques stériles cessent contre le cinéma de Gaspar Noé, on est après tout libre d’aimer ou non son cinéma, mais force est de reconnaître que les questionnements majeures que son œuvre apportent à la forme cinématographique en font un des cinéastes les plus importants de notre époque.

Noé filme la vie, la mort, la naissance, le sang, les choses primales, primaires et essentielles à l’existence. Ceci constitue son univers cinématographique et il met en scène les destins broyés aussi naturellement que d’autres filmeraient des comédies, des blockbusters ou des merdes. Il évoque, avec Enter the void, la destiné improbable des êtres de cette planète, entre impermanence et fragilité. Nous ne sommes d’ailleurs pas très loin de Babel de Alejandro Innaritu en ce qui concerne le croisement malheureux de tous les destins improbables de ce monde.

À la différence près que Noé est, lui, le cinéaste du chaos. Du chaos total.

J’ai adoré ce film, mais j’attends de pouvoir le revoir. D pouvoir l’étudier plus au calme et surtout de prendre le plaisir de, longuement et patiemment, le disséquer…

Play it again Gaspard !

A.C

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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