L’image-punition

L’image-punition

 

La télévision française a été marquée ces derniers jours par un événement chargé de sens, en ce qui concerne deux programmes télévisés. Il s’agit respectivement des émissions Haute Définition sur TF1 et les infiltrés sur France 2. Nous pouvons constater ici que service public et chaine privée font cause commune, puisque la finalité de leur programme respectif est dans le cas présent similaire: l’arrestation de personnes, après le constat lors des émissions, des crimes et délits dont ils se sont rendus coupables face à la caméra.

 

Ces événements sont, au premier abord, parfaitement anodins au sein du paysage télévisuel mondial, quand on considère un instant la dernière décennie d’évolution en matière de représentation au sein du monde de la télévision. Nous n’hésitons plus à explorer les aspects les plus primaires et les plus dramatiques de l’existence. J’en veux pour preuve l’agonie cathodique de cette jeune anglaise, produit marketing bâtit lors d’une précédente émission de télé-réalité,  qui offrit le spectacle de sa mort au public anglais, pour payer des études à sa toute jeune fille. La télévision américaine, elle, ne semble pas considérer la mort comme taboue en terme de représentation, dans la mesure où les chaines américaines n’hésitent pas à montrer les morts d’une fusillade en direct, ou la mort accidentelle d’un suspect poursuivit par la police. La chose est même banale, et les événements de ce type possèdent d’ailleurs un type bien particulier de journalistes, ces derniers sillonnent les grandes villes américaines à longueur de jour et de nuit, branchés sur les fréquences de la police, à l’affut du moindre événement pouvant produire ce type d’image.

 

La télévision nous a donc apprit qu’elle était garante de la vie comme de la mort, en ce sens qu’elle n’a aucune peur de les évoquer, de façon parfois directe et crue, ou simplement maladroite. Elle avait aussi affirmé, par le biais de la bêtise abyssale des émissions de télé-réalité, qu’elle s’octroyait le droit de faire dans le grand n’importe quoi en matière de spectacle, préfigurant ainsi des temps où des limites allaient être franchies. Mais ce que nous apprennent aujourd’hui les événements découlant de la diffusion de ces deux émissions est nouveau: l’image punit.

Les opérations de police suivant la diffusion du reportage sur Tremblay et la mise en examen d’un élu UMP des Yvelines en sont la conséquence immédiate…

Il convient alors de considérer l’image cathodique sous un angle nouveau. Nous savions déjà à quel point l’image du petit écran était une arme à l’efficacité redoutable, tsunami aussi mental que visuel, emportant plus d’une conscience sur son passage. Certains faits nous le prouvent: j’en veux pour preuve le faux témoignage, en 1991, d’une jeune fille (qui appartenait en fait à la famille d’un membre de l’administration américaine), qui relatait des actes de barbarie perpétrés par des soldats irakiens lors d’une intrusion au Koweït. Les larmes de la jeune fille avaient alors servis de levier pour faire basculer l’opinion mondiale en faveur d’une intervention militaire. La chose a par ailleurs été grossièrement reproduite en 2003, et les armes fictives de Saddam Hussein ont permis une nouvelle guerre. L’image cathodique a le pouvoir de mentir à grande échelle.

L’image cathodique était donc là pour nous dire qui est bon et qui est mauvais. Son rôle est aujourd’hui fondamental et prépondérant, elle nous dit depuis quelques temps déjà qui sont les bons hommes politiques et qui sont les mauvais, qui sont ceux qui vont gagner et ceux qui vont perdre, qui sont ceux pour qui il faut voter ou non…

 

La coercition effectuée sur l’outil médiatique télévisuel par certaines alliances comportant clans politiques et grands groupes (par exemple Murdoch et Fox news aux USA, ou Bouygues et Lagardère avec la droite dite « gaulliste » en France) peut déjà depuis longue date en inquiéter plus d’un, dans la mesure où la concentration des pouvoirs (politiques, médiatiques et financiers) n’est que rarement un processus démocratique. La télé née de ces alliances sulfureuses est donc un outil agressif, qui s’en prend maintenant à  ceux qu’elle a filmé quand ils n’ont pas respecté la loi. Cette télévision appartient bien peu à l’institution journalistique, et ressemble en effet beaucoup plus à un étrange appareil hybride, à mis chemin entre l’outil judiciaire et la caméra de surveillance évoluée. qui a un visage humain, poli, qui vous pose des questions, avant de vous balancer.

Mais rassurons-nous, l’avenir est déjà là ! Les conséquences de la diffusion de ces deux émissions me rappellent au fond certaines chaines de télévision anglaise. Reliées à l’important réseau londonien de caméras de surveillance, elles permettent à leurs spectateurs de surveiller leurs concitoyens et même, lors de la dénonciation d’un crime ou délit perpétué sous l’œil des caméras, de gagner un peu d’argent… Sale temps pour les corbeaux, la technologie est en train d’avoir la peau des lettres anonymes…

L’image cathodique, qui est la forme d’image dominante de notre époque, s’arroge donc un pouvoir nouveau, que l’on ne lui connaissait pas encore: celui de distribuer la punition, ou en tout cas d’être le prolégomènes de la justice. Ceci est au fond la continuité froide et logique du tout répressif qui caractérise une bonne partie de ce que devient l’appareil judiciaire français depuis quelques années.

A l’heure, justement, de la mise en bière calculée et préméditée du juge d’instruction, le fait que la télé nous flique un peu plus et désigne les coupables, comme le ferait justement un juge, est tout aussi froidement logique…

 

Quelle est la prochaine étape ? Le « livre des visages », facebook de son vrai nom, est déjà un instrument qui aurait fait frétiller de joie n’importe quel officier traitant de la STASI ou d’une officine similaire. Plus besoin de police,  puisque nous nous surveillons déjà tous très bien les uns les autres, quelle belle utopie ! Alors quel est l’avenir de cette situation ?

C’est simple, la prochaine étape, c’est le télécran…  Les politiciens contemporains doivent une fière chandelle à Georges Orwell. Loué soit son nom…

A.C

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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