Tropa de elite-Un film de José Padiha (2008)

Une des plus grandes forces du cinéma est de pouvoir changer les choses, de permettre aux gens de porter un autre regard sur ce monde, ou d’en découvrir de nouveaux. Comme les mots, comme les livres et les discours, le cinéma peut être synonyme de changements, d’actions, de réflexions. Et cela, même si les films porteurs d’une telle ampleur sont devenus rares de nos jours. Malgré ce fait, le cinéma continue d’être le miroir le plus sophistiqué que nous nous sommes jamais créé…

Il existe un film qui possède cette force. Qui m’a fait changer de point de vue à propos d’un pays d’Amérique du sud: le Brésil. Il s’agit de Tropa de Elite, de Jose Padiha. Je savais que le Brésil était un pays fortement contrasté, mixant sans retenue extrême pauvreté et élites richissimes, les favelas prenant racines directement aux pieds des buildings. Les locataires desdits buildings ne se déplaçant du coup que par les héliports situés sur les toits. Ce que j’ignorais en revanche, c’étaient les méthodes plus que cocasses, et expéditives, de la police de Sao Paolo pour tenter d’avoir une quelconque incidence sur la criminalité de la ville.

Ce métrage se penche donc avec moult détails sur le BOPE (Batalhão de Operações Policiais Especiais), équivalent du GIPN français. Avec cependant des mœurs un peu plus triviales et cavalières. Tortures, exécutions sommaires (déjà usitées par la PM standard), assassinat de collègues corrompus, femmes et enfants étant explicitement inclus dans ce package. L’histoire du BOPE, telle qu’on la découvre dans ce film, est inspirée par les témoignages des responsables d’unités du BOPE, Il est à noter que lesdits témoignages, datant de 1996-1997 ont été malencontreusement égarés. Ah c’est ballot!

Le film fait en tout cas aussi froid dans le dos que La vida Loca de Christian Poveda, mais qui lui est un documentaire…

La narration est multiple, elle suit la destinée de plusieurs membres de l’escouade. Le montage fait parfois des pauses, s’attardant sur tel ou tel personnage. Cela donne au final une vraie galerie de portraits et beaucoup de souffle au récit, puisque chacun a ses propres problématiques à résoudre, qu’elles soient personnelles ou familiales. C’est ici un très bon moyen pour donner de l’empathie à ses personnages, d’autant plus que l’écriture globale du film elle aussi prend cette direction là. Caméra à l’épaule intense et nerveuse, humanité terrifiante et sans cesse menacée. Telle est la vie à Sao Paolo. Nous suivons les destins de Nascimento,

chef d’escouade fatigué et angoissé par sa future paternité, et ceux de Nemo et Matias,

deux jeunes recrues qui auront chacun un chemin bien différent. Quantités d’autres personnages viennent ajouter leur destinée à celles-ci. Chaque rôle étant bien déterminé et ayant sa place précise sur l’échiquier de la société brésilienne. On nous montre ainsi Baiao, le chef de favelas qui applique sans état d’âme les lois féodales et les méthodes moyenâgeuses pour faire régner l’ordre dans sa zone.

On croise des groupes d’étudiants candides, qui fument des joints et ne semblent pas trop au fait des réalités sociales de leur pays, un peu ennuyeux pour des étudiants en sociologie…. Les personnages de ce film sont donc un instantané de la structure dans laquelle s’ordonne la vie de Sao Paolo.

Cela fait de Tropa de elite un grand huit émotionnel dans la ville brésilienne, un grand chaos des âmes qui parvient à montrer les incohérences d’une société, ses dysfonctionnements sociaux et la violence qui en découle. Jeunesse riche, première cliente du trafic de drogue, qui va ensuite manifester pacifiquement contre la violence, alors que c’est elle qui finance et alimente cette même violence, par le biais de sa propre consommation.

ONG complices, escouades d’interventions au style commando-guestapo, Tropa de elite dresse un portrait sans fard d’un autre Brésil. Celui que l’on ne connaît que de façon fractale, loin du foot, de la fête et des télés étrangères, celui que l’on laisse croupir loin des brochures de tourisme.

Citade Deo s’attaquait déjà à ce portrait du pays, mais se concentrait lui sur l’histoire de la favela, sa hiérarchisation et son fonctionnement interne. Tropa de elite a cette immense qualité de restituer l’intégralité de l’état de la situation, et cela d’un point de vue global, comme une vue d’ensemble de la société brésilienne contemporaine. Pour cette raison, c’est un très grand film.

Mais il est attristant de constater que le marketing du film lors de sa diffusion, ait été celui d’un banal film d’action, alors qu’il propose une approche du Brésil bien plus riche que ce qui a été fait en la matière depuis longtemps. Je me rappelle également d’une interview du réalisateur de Tropa de elite dans un canard télé: le journaliste, ayant probablement vu seulement les dix premières du film, posa cette question tellement décourageante à propos de la supposée « absence de repères moraux »…

Que suggère pourtant le destin de Matias ? Jeune étudiant en sociologie engagé dans la police, issu des classes pauvres, qui travaille brillamment sur Surveiller et punir de Michel Foucault, et qui finit en achevant Baiano, le dealer certes odieux mais blessé, d’un coup de fusil à pompe en pleine tronche, « pour ruiner ses funérailles »…

Etrange destin de Matias, qui symbolise pourtant bien cette course sans fin dans la violence dans laquelle se sont lancés dirigeants politiques et barons des favelas. Que penser également de la zone que le BOPE doit nettoyer? Cette favela dans laquelle le pape Jean-Paul Deux veut venir dormir et qui est donc nettoyée manu militari… Encore un repère pourtant susceptible de renfermer quelques informations la morale de ce film, non? Qu’il est en tout cas agaçant de voir de beaux films qui ne connaissent pas la carrière qu’ils méritent lors de leur sortie, uniquement à cause d’un mauvais travail de journalisme et/ou de marketing. Quand on est réalisateur, ça donne la nausée…

Ce film devrait être vu par les légions de bobos qui infestent notre monde. Ceux qui signent des pétitions sur facebook, qui organisent des apéros solidarité pour les pauvres et les démunis du monde entier (surtout quand ils sont loin), mais qui appellent vite la police quand un clochard a l’outrecuidance de venir dormir dans le hall de leur immeuble. Ces humanistes du Dimanche, qui voient dans le brésil la nation de la mixité, de la fête permanente, du plaisir et de la joie éternelle, immanente et transcendantale, devraient se donner la peine de regarder ce film. Ils pourraient constater sur quoi sont bâties ces nouvelles démocraties du bric: sur aucun contrat social équitable, sur l’absence plus ou moins équivoque des classes moyennes (trop chères et pas assez malléables, ils l’ont compris bien plus vite que nous), mais surtout sur des inégalités flagrantes, qui entrainent donc la violence sociale qui va avec. Cela donne simplement des nations encore parfois chancelantes, où l’ultra-violence est un régulateur social et populaire, là où le football n’est simplement qu’un exutoire.

A l’heure où la Russie brule de sa canicule. A l’heure où la Chine découvre sur son propre écosystème les aléas de son effréné développement, à l’heure ou le Brésil se risque à marcher de ses propres pas sur le plan international et géopolitique, prenant parfois des risques en fournissant des matières nucléaires à l’Iran (chose qui ne risque pas de plaire, ailleurs sur la planète). On peut peut-être se dire que les nations émergentes semblent vouloir aller trop vite pour certaines choses. Ordem et progresso ? Mouais, y a du boulot encore… Tropa de elite en est un peu l’illustration.

A.C

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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