La Sainte Victoire, un film de François Favrat (2008)

Voici un film qui jouait d’amblée sur la corde raide : soit il serait réussit, soit il serait raté, tant le traitement de son sujet était délicat, demandant un travail méticuleux et documenté. La Sainte Victoire est effectivement un film qui appartient au registre purement politique. Un film politique, certes, mais dont la nature diffère quelque peu des exemples qui nous viennent en tête lorsque nous évoquons ce genre de film.

Le cinéma politique, dès sa naissance sert une idéologie politique, Riefensthal et Eisenstein en sont les témoins historiques flagrants, que tout le monde connaît. Plus tard au cours du 20ème siècle, le cinéma, lorsqu’il fut utilisé de nouveau pour des fins politiques, servant cette fois-ci des causes s’éloignant des totalitarismes du début du 20ème siècle. Il vient en effet se ranger plutôt du côté des causes contestataires, Gavras, Guédiguian, Pasolini, pour ne citer brièvement qu’eux.

Le cinéma politique est un genre fluctuant, dépendant évidemment des autorisations et des interdictions occultes ou officielles, suivant sa nationalité et son lieu de tournage. A l’heure de la marchandisation politique en France, le genre est peu fécond pour les productions importantes, si l’on oublie Président de Lionel Delplanque en 2006, avec le grand Albert Dupontel, qui proposait une synthèse de la personnalité des différents présidents français de la 5ème république. La Sainte Victoire, avec son regard général sur le mode de fonctionnement politique et les liens entre les acteurs des différentes classes sociales qui alimentent sa vie, ne se pose pas ici en acteur ou en juge, mais en spectateur ou en témoin. Choix judicieux, à l’heure les identités des différents bords politiques français semblent plus que jamais confus et en mutation. Un point de vue politique aurait considérablement affaiblit la force de ce film. La sainte victoire relève donc de cette nature: pas de bord politique à proprement parler, pas de cause à défendre ou pour qui militer. Car pour aussi profond qu’il creuse au sein des entrailles de la démocratie française contemporaine, le film de François Favrat s’élève au dessus de ce qu’il raconte et nous présente un paysage politique global, avec ses vainqueurs, ses vaincus, ses trucs, ses astuces, ses combines, ses arrivismes, ses passions, son racolage médiatique, sa mauvaise foi, son hypocrisie, toutes ces choses qui, au final, lui donnent une dimension humaine…

Le but de ce film semble donc être davantage de présenter la politique de façon ésotérique, de l’intérieur, avec ses systèmes, ses rouages, l’ombre de l’abus de bien social qui plane, tel une menace, sur tous les entrepreneurs de la vie politique.

C’est l’histoire de deux hommes, Xavier Alvarez et Vincent Cluzel,  respectivement Clovis Cornillac et Christian Clavier. Le tandem fonctionne plutôt bien tant le jeu et l’histoire des comédiens est basé sur les différences entres les deux personnages, différences sociales et différences de caractère. Christian Clavier, récemment plus connu pour ses accointances avec les condotierre du préfet, lorsque les gueux envahissent sa belle propriété de l’île de beauté, signe ici une très belle prestation, tout en retenue, intériorisée, jouant un timide qui va avancer malgré tout en politique, et trouver sa voie dans cette dernière, en épousant ses codes. Le petit entrepreneur quelque peu arriviste, Xavier est prêt à tout pour s’élever dans la société, et honteux de ses origines sociales. Xavier fait donc des pieds et des mains pour pénétrer l’univers de Vincent Cluzel, valeur politique montante du sud de la France, mais qui manque de confiance en lui. Aventure qui le conduira, entre autres, à une romance avec la fille de Vincent, choc social qui lui laissera quelques traces, à nous aussi…

Pour sa peinture sociale qui se veut réaliste, le film de Favrat me rappelle certains films de Renoir, La règle du jeu en tête. Que la référence soit implicite ou non n’est pas important. Ce qui l’est, c’est la possible filiation entre ce qui a été fait dans ce film et certains métrages de Renoir. La Sainte Victoire sent en tout cas la production sérieuse, appliquée, ou aucun détail n’a été négligé, dans le casting, les costumes ou la lumière par exemple. La fin du film est lucide, en annonçant le divorce entre ces deux mondes, ces deux classes, la classe politique française et ceux qui n’en font pas partie. Cette fin insiste bien sur les différences entre ceux qui font avec les flingages et les magouilles, et ceux plus immédiatement amenés à vivre ensembles, sans se dévorer les uns les autres, chose qui arrive immanquablement lorsque l’on évolue en politique… Vincent lâche Xavier, et ce dernier finit en prison pour les quelques bêtises qu’ils ont tous deux contribué à créer.

La Sainte Victoire n’a pas d’opinion politique engagée, ce film nous permet donc de saisir l’outil politique français avec une lucidité certaine. La Sainte Victoire est donc indispensable à celui qui veut comprendre aujourd’hui la vie politique de la France. A l’heure où les français continuent de se lasser, au mieux, de la politique ou, au pire, à en être déçus ou blessés, le film de Favrat pourrait bien se montrer prophétique, en sachant que quoi qu’on fasse, la politique, et l’Histoire, savent toujours vous rattraper.

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
Cet article, publié dans Rewind, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour La Sainte Victoire, un film de François Favrat (2008)

  1. cecile michels dit :

    un film qui fait peur… mais qui dénonce malheureusement une realité bien probable….
    merci pour la leçon…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s