Machete-Un film de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis (2010)

Force est de constater que Troublemaker Studios suit, films après films, une bien singulière évolution! La dernière production sortie de leurs ateliers marque effectivement une avancée importante dans la politique de production de Robert Rodriguez. Machete est en effet certainement le film le plus aboutit produit dans l’esprit Grind House. Là où Planet terror se vautrait avec un plaisir sans fin dans le mauvais gout, et où Death Proof relevait au final de l’étude de mœurs féminine effectuée par l’amoureux hystérique des femmes qu’est Quentin Tarantino, Machette lorgne plutôt vers des questions de société furieusement contemporaines, à savoir les tensions générées à la frontière séparant le Mexique et les Etats-Unis.

Du sang, du cul, de la violence, de la provocation, les codes du cinéma d’exploitation sont ici exploités sans vergogne, avec acharnement et un plaisir certain. Rodriguez et Maniquis enchainent érotisme et violence sans sourciller, cela choquera évidemment les plus puritains et les plus conventionnels des spectateurs, mais après tout, cela est fait exprès. L’introduction du film est particulièrement significative quand à ce sujet, lorsque notre héros se fait surprendre par une belle en tenue d’Eve, non sans avoir démembré quelques vilains auparavant, la belle parvient donc à le neutraliser pour ensuite sortir un téléphone portable de son intimité et appeler son supérieur, tout un programme.

L’aspect aujourd’hui désuet que peut endosser le cinéma d’exploitation d’une certaine époque engendre bien des réactions – il suffit de se retrouver dans une projection de L’au delà de Lucio Fulci pour le constater avec effroi en subissant les réactions stupides des spectateurs devant les trucages les plus kitschs ou les effets les plus datés. Cette particularité esthétique et visuelle de ce type de cinéma est ici un sacerdoce. Ainsi, les chorégraphies des bagarres sont délirantes, irréalistes au possible, aussi datées qu’un épisode de Bioman, comme le montre  une tripe décapitation que Machette effectue en tournant sur lui-même. La direction artistique du film est en tout cas sans faille, car précise et sachant complètement où elle va et ce qu’elle veut. Les effets de dégradations d’images et de saute de pellicule font donc ici aussi  partie de la charte graphique de Troublemaker studio, comme pour les précédentes productions, et sont abondamment utilisées. Assumer ses origines et ses références cinématographiques est en tout cas, une des qualités artistiques premières de Machete.

La politique visuelle et esthétique du film semble même se prolonger au delà, avec certains faux raccords assez flagrants, la Mercedes du personnage de Jeff Fahey en étant le plus bel exemple, on change de modèle d’une séquence à une autre, problème de script ou de production ? A moins que ce détail soit conscient et voulu.

D’autant plus que les retournements scénaristiques des plus potaches, avec retour glorieux des personnages ayant prit une balle en pleine tête, sont eux aussi bien assumés dans la mise en scène.

L’apparentement au Bis et aux genres auxquels s’identifient les productions de Troublemaker Studios se soumet donc aussi  aux vieux gimmicks d’écriture qui vont avec, c’est dire si la dévotion de Rodriguez et Maniquis à ces époques du septième art est totale. C’est la plus grande force de ce type de production qui se veut hommage, mais aussi sa limite, et donc paradoxalement sa faiblesse…

Quoi qu’il en soit, une des plus belles réussites de ce film, et ce sur quoi il repose grandement, il faut aussi le reconnaître, c’est incontestablement son casting. Ce dernier exploite la même politique que celle usitée par Tarantino, consistant à inviter les stars que l’on a vu à la télé ou au cinéma il y a longtemps, qui nous ont fait rêver mais que l’on n’a pas oublié, même si elles sont depuis quelque peu tombées en désuétude. Machete accueille ainsi Don Johnson, en garde frontière texan taciturne,


et Robert de Niro en sénateur neocons réac et facho, une très belle prestation de pourriture populiste et sadique.

« Welcome to America » risque d’ailleurs fort de devenir une réplique cultissime d’ici peu de temps. L’utilisation des comédiens choisis pour ce casting est extrêmement bien travaillée, ainsi, Danny Trejo se voit offrir enfin un vrai premier rôle après des années passées à jouer les seconds couteaux. Avec son visage, c’est le genre d’acteur qui, comme Jack Palance ou Daniel Emilfork, n’a pas besoin de jouer beaucoup, tellement son physique dégage quelque chose de fort et de particulier, il fait partie des acteurs pour qui le physique est un des éléments premiers de leur jeu.  Ah, si Trejo avait joué pour Peckinpah, je n’ose imaginer ce que cela aurait donné…

Mais la grande trouvaille de ce casting, c’est Steven Seagal ! Etant peu au fait de la filmographie de ce monsieur, à part Justice sauvage, je ne sais pas s’il a déjà joué des personnages de méchants au cinéma. Sa composition de baron de cartel de la drogue est en tout cas excellente. Peut-être que s ‘il avait composé un peu plus de personnages troubles et obscurs au lieu de jouer les héros violents et botteurs de culs, il n’aurait peut-être pas eu une carrière si empreinte de vidéo club ou de trash TV américaine.

Machete est donc un film d’exploitation bien particulier, en raison de son petit arrière gout politique tout à fait inattendu, qui lui confère une dimension supplémentaire des plus surprenantes. Le film de Rodriguez et Maniquis se complait à être un film balourd qui fera fuir les amateurs de Bergman ou Rohmer ne supportant pas le Bis ou le cinéma de genre, mais demeure néanmoins plus lucide et plus conscient du réel, devenant du même coup un étrange film hybride, où l’on s’amuse autant que l’on porte un regard, certes tout en paraboles, sur la réalité, mais en ne sortant pas du pur entertainement.

Alors que les tensions avec le Mexique concernant l’immigration clandestine s’accumulent avec les années, Rodriguez, cinéaste américain  mais d’origine mexicaine, semble explorer un peu plus les racines des relations entre Mexique et  Amérique au détour de films d’action. Cela avait déjà été le cas avec le navrant et abominable Once Upon a Time in Mexico, film honteusement torché et arborant un patriotisme parfois ambigu, sans doute hérité du cinéma américain. Les hordes de rednecks chevelus et surarmés, opposés à la rébellion des travailleurs clandestins mexicains menés par Machete, à l’heure où l’Amérique réagit à la crise économique en créant des tea parties,  est un spectacle qui me laisse au final dubitatif…


Alexandre Cardinali

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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