Des hommes et des Dieux, Un film de Xavier Beauvois (2010)

Au cinéma, le succès a bien souvent été entouré d’une aura mystérieuse, qui rend parfois la compréhension de tel ou tel succès souvent insondable, et cela autant pour les initiés que les profanes. Comment un film sur un mode de vie particulier, la vie au sein de la voie religieuse, ses caractéristiques et ses exigences, mode de vie qui échappe donc certainement à la compréhension du plus grand nombre d’entre-nous, peut-il atteindre un tel succès commercial ?

Alors que les plus gros succès cinématographique du box-office ont parfois le même rapport à la culture que celui d’un bistouri avec un cortex cérébral, les quelques 3,1 millions d’entrées, et le probable bombardement aux Césars en Février prochain, caractérisant désormais le beau film de Xavier Beauvois, peuvent malgré tout trouver explications.

André Malraux disait il y a quelques temps déjà  « le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas », enfin, plus précisément, il a affirmé ceci :

« On m’a fait dire : Le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas. La prophétie est ridicule ; en revanche je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal. Et les manifestations [de mai 68] et autres ectoplasmes ne suffiront pas à l’apporter. », « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible, je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIII° siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. Alors qu’est-ce que pourrait donner un nouveau fait spirituel (disons si vous voulez : religieux, mais j’aime mieux le mot spirituel), vraiment considérable. »

A en croire les multiples conséquences des attaques du 11 Septembre 2001, ainsi que l’observation relevée sur les stratégies de tensions opérées entre différents groupes religieux, comme celles opérées par exemple récemment contre les coptes du Moyen-Orient, on serait tenté de croire que Malraux avait raison…

Si le nombre d’entrées peut évidemment signifier beaucoup de choses pour un film, il pourrait être, pour Des hommes et des Dieux, le reflet d’une époque qui s’interroge au fond sur ses croyances, ou encore celui d’une société ou d’une génération qui se pose des questions à propos d’un fait encore non élucidé, entouré d’un mystère semble-t-il insondable, en raison de la nature de ses personnages…

Un film qui plonge avec simplicité et retenue dans la narration d’une voie religieuse, mystique, spirituelle, et qui rencontre un tel succès n’est absolument pas anodin en Occident en 2011.  Si ce film a rencontré son public, c’est que ce dernier l’attendait d’une manière ou d’une autre. Est-ce la nature spirituelle de Des hommes et des Dieux qui a poussé les gens dans les salles obscures, à l’heure où le banquier du Vatican semble impliqué dans quelques crapuleries financières héritées d’Al Capone, et où les scandales de la pédophilie sont allés jusqu’à ébranler le trône du pape ? Ou bien est-ce parce que les gens ont bien gardé en mémoire, depuis 1996, la mort des moines trappistes de Tibhirine ? Peut-être un peu des deux, les spéculations sur ce qui pousse les gens dans les salles obscures sont bien hasardeuses, surtout à propos de ce film.

Mais outre la nature spirituelle de ce film, ce qui fait en premier lieu la force de Des hommes et des Dieux, c’est sa capacité à transcender l’histoire qu’il nous raconte, nous livrant une vision globale, une véritable vue d’ensemble qui multiplie les points de vue (ceux des villageois, des moines, de l’armée, des combattants du GIA). C’est au spectateur de tenter de comprendre par lui-même, le fin mot de cette histoire et ses mystères, qui guidèrent les moines vers la destinée funeste que nous leur connaissons.  Un film qui pose des questions à ses spectateurs, mieux, qui les pousse à s’en poser après coup, est un film réellement au cinéma et au monde, ceci explique peut-être aussi le succès du film de Beauvois, en ces temps d’Entertainment bien trop souvent synonyme de lobotomie, les producteurs devraient s’en soucier, à l’heure où Avatar, le plus gros succès commercial de la planète demeure, malgré ses qualités, un film de 14 ans d’âge mental…

Beauvois, lui, n’est pas du tout dans cette optique là. Il ne juge pas les hommes qu’il filme, et encore moins nos moines, il réussit même à faire du quotidien réglé et millimétré de la vie monacale un spectacle cinématographique à part entière, réaliste et fidèle au culte, et à y immerger le spectateur. Le tout  au moyen d’un rythme lent, qui peut au premier abord rebuter le spectateur peu enclin aux films qui prennent le temps plus qu’ils ne le distordent.

Le traitement chromatique, où l’on reconnaît dès les premières images la patte de Beauvois que l’on retrouvait déjà dans N’oublies pas que tu vas mourir ou Le petit lieutenant. Le contraste si dense des images est un des piliers dramaturgiques du film, inhérent, silencieux, constant. Le fracas de certains raccords lors de passages de séquence à une autre, fracas le plus souvent sonore, peut être interpellé comme un rappel vers une réalité soudaine et brutale lorsque la narration s’éloigne un peu trop vers des moments de paix et de calme, l’introduction de la séquence du meurtre des ouvriers croates, avec le gros plan sur le tractopelle, en étant le plus bel exemple. Le temps est une des composantes majeures de ce métrage, il nous faut traverser les séquences pour aller à la rencontre de ces frères, pour, petit à petit, non pas les découvrir, mais seulement les discerner, en plein cœur de leur foi.

Casting réglé comme du papier à musique, Michael Lonsdale, en vieux grand-père tranquille et aimant.

Olivier Rabourdin, lui aussi parfait, inquiet pour sa sécurité.

Lambert Wilson, ainsi que tous les autres sont ici parfaitement dirigés. Justesse de l’émotion et sobriété de l’interprétation livrent ce qui est sans doute la meilleure dramaturgie possible pour cette histoire.

Wilson est probablement le personnage clé du film. Il sait dès le départ qu’il restera, et le veut profondément. Lui seul sait, comme nous le montre la séquence au bord du lac, séquence nous montrant l’homme et son Dieu, ou ses turpitudes, personne ne peut le savoir. Il sait mais ne partage pas avec les autres, et on pourrait croire que c’est son opiniâtreté qui fait plier le groupe alors que les doutes et les inquiétudes se font sentir. Est-ce simplement la foi ? Autre chose ? Le mystère reste entier, et compte pour beaucoup dans la beauté du film.

La progression dramatique de l’histoire monte en climax tout au long du film, et renforce le questionnement que l’on se fait,  encore et toujours la même question, pourquoi ? Qu’est ce qui le pousse à rester ? Que pourront-ils faire pour les villageois une fois morts ? Peut-être préféraient-ils Dieu aux villageois ? Face au destin tragique de ces moines, on pourrait trouver un quelconque réconfort dans le cynisme, en se disant que les excités de Xe ou de Aegis pourraient être dans ce cas fort bien plus utiles comme protection, au lieu de ravager le visage et la réputation de l’Occident, ailleurs sur la planète… Malgré cette narration qui n’oublie aucun protagoniste,  on ne sait, au final ce qui s’est réellement passé, on demeure seulement avec la conviction que ces moines ont été gênants pour l’armée algérienne, en étant forcés de soigner les islamistes blessés, et en suivant leurs pratiques religieuses quand il s’agit de rendre hommage à un mort. Pris en tenaille entre plusieurs camps, sans peut-être trouver le bon modus operandi, les moines ont été ici dès le départ, dépassés par la situation qui les entoure, et donc constitués une cible facile.

Alors le monde chrétien encaisse et compte les pertes, hier à Tibérine comme aujourd’hui  à Bagdad ou en Somalie, ce film pose une question à mon sens fondamentale par rapport au catholicisme de mon temps: qu’est ce que le catholicisme peut apporter pour faire face à l’agression,  à la barbarie et au terrorisme ? Dans les alcôves de ce monde, on ricane déjà en sentant le choc des civilisations s’approcher…

Alors que la religion catholique est depuis bien longtemps mise en image (cette dernière étant intrinsèque à son histoire et son développement), et parfois moquée pour les besoins de telle ou telle histoire, au fond peut-être parce que c’est elle qui peut accepter le plus facilement les transgressions à son encontre lorsqu’il s’agit de la mettre en image. Imaginez donc un instant une séquence de 2012 ou n’importe quel film catastrophe se passant au bas du mur des lamentations, ou auprès de la pierre de Ka’ba, cela entrainerait certainement des réactions vives et spectaculaires. Cette tolérance vis à vis de sa représentation et cette absence, en tout cas apparente, à l’encontre des violences qui lui sont faites, laisse en tout cas une image étrange de la religion catholique de mon temps…

Xavier Beauvois réussit ici ce que bien peu de cinéastes ont accomplit avant lui, filmer le Divin, ou Ses manifestations,  avec ici une grande sobriété de ton et de style. C’est d’ailleurs cette retenue qui empêche de tenter la comparaison, hasardeuse il est vraie, entre Des hommes et des Dieux, et… L’Apocalypto apocalyptique et ses cultes solaires et sanguins de Mel Gibson. Le dernier métrage de Xavier Beauvois me rappelle L’évangile selon Saint-Mathieu, du regretté Pier Paolo Pasolini, métrage qui reçu « l’approbation » du Saint-Siège en son temps, et qui partage avec le film de Beauvois la même simplicité et la même ferveur…

Il importe au final peu de connaître les convictions ou les croyances religieuses de Xavier Beauvois. Qu’il soit croyant, athée, agnostique ou déicide, il vient de frapper très fort, en nous prouvant qu’en 2010, il était possible de capturer des fragments du divin au moyen d’une caméra…

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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