Harry Brown, un film de Daniel Barber (2009)

Michael Winner et le Charles Bronson de Death Wish peuvent aller se rhabiller pour aller consommer des stupéfiants dans la nature tout en faisant du djumbe avec leurs amis à cheveux longs! Harry Brown vient de poser une très lourde pierre dans le jardin fielleux du vigilante movie. Il arrive effectivement au cinéma d’être politique, parfois par inadvertance, parfois de façon volontaire. Dans le cas du film de Barber, il s’avère que le film l’est profondément, selon les propres mots du réalisateur. Harry Brown, tout un programme si le nom de famille du personnage principal, Brown (brun) est une référence colorée à une famille politique, le film de Barber entretient donc certainement, tout comme le fit le film de Winner en son temps, une ambiguïté politique à peine dissimulée, et qui fait froid dans le dos.

Le film suit le parcours d’Harry Brown, septuagénaire vivant presque seul dans une banlieue londonienne en proie à une délinquance moderne et contemporaine, c’est à dire ultra-violente et profondément nihiliste. Harry a pourtant en apparence la vie calme et tranquille d’un retraité, ponctuée de parties d’échecs au pub avec Len, son vieil ami, et de visites à sa femme, Kate, plongée dans le coma à l’hôpital.  La petite vie paisible et tristounette d’Harry cohabite donc sans trop de problèmes avec les sauvageons habitués au crack et aux armes de poings.

Le film de Barber tire en premier lieu sa force des intentions dramatiques, qu’il utilise habilement au sein de la mise en scène, cette dernière étant centrée sur les émotions de son personnage principal. On partage effectivement toutes les émotions d’Harry, son attente par rapport à la santé de sa femme, ses moments de solitude, cela parfois par le biais de cadres qui, non contents d’apporter une identité plastique et visuelle au film, ont aussi un rôle narratif, comme c’est le cas du plan nous montrant Harry seul dans son lit, avec la place vide à côté de la sienne, appartenant à sa femme. Belle utilisation du cadre, le faisant participer parfois à la narration.

Harry est un homme discret, qui essaye de dissuader du mieux qu’il peut son vieil ami de résoudre ses problèmes de voisinage avec les jeunes du coin à coup de baïonnette, Harry est un homme en paix au début du film, tout comme l’était le Bronson de Death Wish.

C’est dans les sentiments négatifs tels que la tristesse et la solitude que le film de Barber tire tout son vice idéologique, dans cette tristesse et cette lassitude qui deviendront le catalyseur qui poussera Harry à prendre les armes. Sa femme disparaît, il se retrouve donc veuf, puis totalement seul lorsque Len disparaît à son tour, assassiné après une énième altercation avec les voyous du coin.

Le film suit pleinement les codes du vigilante movie, et laisse dans un premier temps la police tenter de faire son travail. Le problème, c’est qu’un délinquant, ou un bandit, lorsqu’il se montre suffisamment « professionnel », connaît les faiblesses et les vides juridiques de la loi. La police reste donc impuissante, faute de preuves, de motivation de certains de ses membres, et de moyens aussi peut-être.

La perversité du film, et du genre auquel il appartient, permet donc au récit de se transformer en un lent sentier vers la vengeance et la loi du talion, apprenant à Harry que la violence et le sang sont la seule issue de ce drame. Le scénario du film obéit donc à cette structure, et ne s’en écarte plus une fois que la vendetta a débuté. Harry se retrouve au bar après l’enterrement de son vieux pote, et un loubard se met à le suivre lorsqu’il rentre chez lui. Harry se défend face à son agresseur, en le tuant au moyen d’une prise de self-défense.

Pour la crédibilité du film, on repassera, est-il effectivement possible qu’un vieux monsieur passablement éméché puisse retrouver les réflexes et la force capables de produire une telle capacité de réaction ? Après tout, nous ne sommes qu’un cinéma, et on pourra bien sur arguer du fait qu’Harry est un ancien militaire, comme dans tout vigilante movie qui se respecte. Il n’empêche que cette courte séquence, qui marque le début du bain de sang, est bien plus téléphonée que le reste du film, brisant là le réalisme dans lequel le métrage de Barber semblait pourtant vouloir s’immerger.

Le genre du vigilante movie est pareil à un homme politique en période d’élections, il ressemble donc à une putain sans sac à mains et préfère souvent la facilité. La tâche du vigilante est presque toujours rendue possible par le passé du personnage concerné, toujours un ancien flic ou militaire. Est-ce que quelqu’un connaît donc un vigilante movie avec un jardinier ou un bibliothécaire ? Cela pourrait donner un peu de profondeur à un genre qui reste avant tout une arme de propagande politique.

Une fois la vendetta lancée, Harry semble émerger de la torpeur dans laquelle il stagnait. La police, sourde et muette comme au début du film, vient lui poser quelques questions, motivée par quelques soupçons. Mais rien n’inquiètera jamais Harry, tant les enquêteurs se montrent en retard, tout au long du récit, face à l’évolution des événements.


Le récit bascule entièrement lors de la séquence où Harry va acheter ses armes aux dealers du coin.

Brillamment dirigée, et comptant en son sein l’excellent Sean Harris (tout aussi excellent en assassin des Borgias dans la série éponyme), cette séquence entraine le reste du film au delà du point de non-retour, quand Harry achèvera le dealer blessé. Dans une atmosphère de crack house particulièrement sordide, là où on laisse une jeune toxico planer ou agoniser, Harry achète tout un lot d’armes à deux voyous crasseux et scarifiés tel des performers sadiques et toxicomanes, tout un programme. Le mixage, le casting et la performance des comédiens font de la séquence un moment fort cinématographiquement, où Harry le tueur dévoile à nouveauson visage d’antan, celui du guerrier. Cette séquence enfonce le clou à propos de des problèmes sociaux que le film entend dénoncer: elle nous montre qu’il n’y a rien à rattraper chez les adversaires d’Harry, qu’ils sont perdus et mauvais à jamais. Des monstres et rien de plus, pour la densité psychologique et le passé des personnages, on repassera.

Et si un réalisateur de vigilante movies s’amusait à donner un jour à son justicier une raison ou un moyen d’aimer les ennemis ? Son film aurait peut-être plus de mal à trouver son efficacité. Les codes du vigilante movies semblent en tout cas inscrits de manière intangible et indélébile. Faiblesse du genre diront certains, force dirons d’autres. Le vigilante movie est un étrange croque-mitaine au sein du film de genre, il hante le cinéma quand les temps lui sont favorables, qu’une demande est formulée de voir pareil spectacle ou qu’une volonté de réciter pareille vision de la société se fait sentir…

Le film de Barber aurait donc considérablement gagné en puissance s’il avait été un peu moins bêtement manichéen, si les vieux avaient été autre chose que les « gentils », les jeunes, de simples « méchants » et les flics de simples « impuissants ». Si Len avait grièvement blessé un des jeunes au cours de son altercation avec la bande, les enjeux scénaristiques et idéologiques auraient été un peu moins basiques et binaires, marqués par cette bien vilaine dualité bons/mauvais. La principale faiblesse du film est donc de reposer sur cette dualité vieux-gentils/ jeunes-méchants, on se croirait parfois ici dans le songe de quelque histrion médiatique à la solde de tel ou tel vendeur d’agitation politique. En effet, tout comme dans les films de Winner, pas un seul mot d’explications, pas une seule séquence quand au comportement des jeunes, aucune explication sociale, personnelle, culturelle ou politique ne vient à un seul moment expliquer le comportement de ces gens là. Ils sont mauvais parce qu’ils sont mauvais, le diable s’est penché sur leur berceau, y déversant le mal absolu, et c’est tout. L’explication tient donc de la minceur absolue.

Le fait qu’il évoque le destin que l’on retrouve hélas parfois  dans la vie des banlieusards du monde entier fait d’Harry Brown un film fortement politique, et à travers les moyens qui servent ses idées, c’est à dire la vengeance les flingues et la violence, Harry Brown est un film dangereux.

Sir Michael Caine, ce prince du jeu d’acteur venant de ces quartiers populaires anglais qui peuvent se montrer si violents, que vient-il trouver dans ce film ? La rédemption que le métier d’acteur lui a offert en l’arrachant à ce milieu social ? La négation de son passé ? Caine est en tout cas excellent, les acteurs anglais qui ont des années de boutique sont parmi les meilleurs acteurs au monde.

 Film hautement putassier, mais doté d’un travail cinématographique sérieux et d’une direction artistique bien plus qu’efficace, Harry Brown est bien le film de l’ère David Cameron, le digne descendant vérolé de Margaret Tatcher et autres libéraux destructeurs de sociétés, ceux là même qui coupent les crédits de la police et se plaignent ensuite des dégradations sociales conséquentes au manque de moyens des forces de police.  Techniquement et esthétiquement clinquant, le film de Barber est donc une réussite sur le plan de la forme, le réalisateur peut également se targuer d’être un excellent dramaturge. Mais idéologiquement, ce film est une merde. Une merde hélas parfaitement dans l’air du temps.

De la nuance et un soupçon d’humanité auraient toutefois consolidé la force de ce métrage, l’auraient tiré vers le haut, mais ce film est avant tout un lobbyiste, là pour vendre une vision politique définie, et rien de plus. Cruel destin que celui d’Harry Brown.

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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Un commentaire pour Harry Brown, un film de Daniel Barber (2009)

  1. RobbyMovies dit :

    Caine (que je vénère par ailleurs) a activement soutenu la campagne de Cameron, participant à des meetings de campagne en faisant la promotion d’un plan des tories concernant les « jeunes de banlieue ». Je l’avais évoqué à l’époque dans ma propre chronique du film http://www.robbymovies.com/2011/02/harry-brown.html . Bref, tout ça est assez cohérent finalement.
    Ce qui est toujours agaçant avec ce genre d’idées et surtout leur promoteurs, c’est qu’ils n’assument jamais rien. C’est forcement le spectateur critique qui n’a pas compris et voit le Mal partout, victime de la « bien-pensance » comme l’on dit chez nous.

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