Le film de guerre français en 2011: Forces spéciales et L’ordre et la morale ( par Stéphane Rybojad et Mathieu Kassovitz)

L’automne 2011 aura été prolifique en ce qui concerne le genre du cinéma de guerre français. La cuvée de l’automne dernier présente un cru extrêmement contrasté, l’occasion donc de coucher quelques mots sur le papier, histoire de ne pas passer l’entièreté de l‘année à faire uniquement du montage image, des recherches et de la post-production.

Je m’arrêterai donc sur deux films: Forces spéciales, de Stéphane Rybojad, et L’ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz.

Forces spéciales, un film de Stéphane Rybojad (2011)

Forces spéciales est le premier long-métrage de fiction de Stéphane Rybojad, davantage habitué à la réalisation de documentaires sur l’armée française. Son premier long est un film destiné à un large public, ce qui pour un film de ce genre là peut expliquer la multitude de ses défauts.

En quoi consistent les forces spéciales? Unités très médiatisées en ces temps de conflits asymétriques, puisque fort adaptées à ces derniers, les forces spéciales se voient souvent exécuter des missions parmi les plus risquées, à très hautes valeurs stratégiques et impliquant des décisions politiques émanant du plus haut niveau, qui peuvent donc parfois contribuer à écrire ou changer le cours de l’Histoire, sans que nous en soyons forcément au courant. Au sein du monde militaire, les Forces spéciales sont parmi les plus prestigieuses, la sélection draconienne et l’eugénisme de l’entrainement les rendant peu accessibles. Nées en occident, synthétisées dans un premier temps par l’Angleterre et la création des S.A.S (Special air service), elles constituent de nos jours un outil militaire des plus efficaces, qu’un état-major peut déployer dans presque toutes les régions du monde. Raisons sans doute pour lesquelles les médias occidentaux nous abreuvent depuis quelques temps déjà d’images sur ces unités, dont le travail est pourtant de rester secret…

L’histoire du film de Rybojad narre donc le parcours d’une unité des forces spéciales françaises, intervenant dans toutes les parties du monde, notamment en Europe de l’Est comme c’est le cas au début du film. Ladite unité de forces spéciales est donc mandée de secourir Elsa, une journaliste blonde aux yeux bleus enquêtant pourtant en Afghanistan et ayant été évidemment kidnappée par les talibans, oui une femme avec pareille allure seule ou presque enquêtant en Afghanistan, ça s’appelle une proie facile. ça commence bien.

Malgré un casting de premier choix, et d’importants moyens pourtant étrangement mis à disposition d’un tout jeune auteur de fiction, le film ne décolle pas tant il relève à certains moments de la caricature, ou d’une flagrante malhonnêteté. Forces spéciales se montre en effet d’une rare brutalité intellectuelle.

La simplicité du traitement du film et de son sujet est la coupable principale du manque de résultat cinématographique, et elle intervient malheureusement bien en amont du processus de création, en influant de plus néfaste façon sur l’écriture, notamment pour le chef de guerre Ahmed Zaief, pourtant bien casté, mais dont l’approche et l’écriture demeurent d’une imbécilité abyssale. Ledit Ahmed Zaief n’étant tout au long du film rien d’autre qu’un crypto ou proto-amoureux transit d’Elsa dont la position de chef de guerre interdit tout sentimentalisme. A elle seule, cette particularité scénaristique plombe l’entièreté du film. Un chef de guerre afghan, à demi occidentalisé, qui préfère parler anglais plutôt qu’une langue de là-bas, amoureux d’une journaliste française, et qui boit le lait concentré du chef d’unité des forces spéciales, rien que ça. Avant même de définir s’il serait possible qu’une telle chose se produise, peut-être aurait-il été plus prudent de définir au préalable en quoi consiste l’amour en Afghanistan. L’écart socio-culturel entre la France et ce lointain pays aurait demandé un tout autre travail d’approche, bien plus minutieux, avant toute écriture. Pour avoir eu partiellement accès à des profils de chef de guerre, enfin, de « personnalités » afghanes, je peux avouer qu’Ahmed Zaief est un chef de guerre plutôt romantique, car si une telle situation devait avoir à se produire dans la réalité, il y a fort à parier qu’Ahmed ne se prendrait pas autant la tête à certains moments vis à vis d’Elsa, ou de toutes autres choses de ce monde auxquelles il est confronté…

Ce choix, condescendant à souhait, est donc bien trop éloigné de la réalité de l’Afghanistan et du Pakistan,  même celle que l’on pourrait se faire par la télévision. L’ennemi amoureux d’une femme de notre civilisation, la belle affaire! Pareille situation siérait à merveille à un récit antique, grec par exemple. Mais le genre du film de guerre portant sur un conflit ouvert, c’est à dire dont l’issue n’est pas terminée, n’est pas une tragédie classique, rien n’y est prédestiné, car tout s’écrit encore au présent et le futur n’est qu’incertitudes. Ce choix d’écriture rend Forces spéciales abominablement indigent, en réduisant ainsi l’adversaire à un amoureux qui vous mène la vie dure avec ses petits copains armés de kalachnikov, aucun autre postulat situationnel, idéologique ou géostratégique n’est avancé, c’est pourquoi ce film a l’âge mental d’un adolescent. Un film sur les Forces spéciales françaises mériterait davantage qu’un vulgaire survival. Le film de guerre sur conflit ouvert demande de la lucidité, et des couilles, ou alors il accepte de fonctionner sur le mode de la satire ou de la caricature ce qui semble in fine être le cas de Forces spéciales.

Ce parti prit scénaristique ne touche pas uniquement les personnages, il contamine également l’histoire dans son ensemble, simplifiant à outrance le traitement d’une zone géographique réputée pour la difficulté de sa situation et de ses conflits, dans lesquels les meilleures armées du monde se sont cassées les dents. Ainsi, les agents de l’I.S.I (les services secrets pakistanais) se font semer par le sosie du supérieur de Zaief, alors qu’ils essayent de filocher ce dernier. La réalité est pourtant tout autre, car il est de notoriété publique que les talibans afghans se servent depuis des années du Pakistan comme base arrière, sans que cela fasse trop sourciller les autorités du pays des purs. La frontière pakistano-afghane est l’enjeu de nombreux troubles géopolitiques, et la décrire de pareille sorte, par le truchement d’un divertissement aussi simpliste, n’est pas ce qu’il y a de plus responsable, surtout pour un film français et ce que cela implique.

La forme aurait pu rattraper le fond, le film aurait au moins été joli à regarder à défaut d’être intelligent, mais il n’en est rien.

Le découpage et le montage sont d’une formalité soporifique, plus proches de celle d’un film institutionnel que d’une fiction, les séquences d’action étant très souvent définies par un champ et un contre-champ, grammaire cinématographique basique qui sied mal au film de guerre. Ce dernier étant un genre où l’espace physique mis en scène à l’écran peut revêtir une importance des plus particulières: on s’y cache, le danger et l’ennemi se l’approprient, on y combat, on y meurt. Mais le film de Rybojad ne permet pas un seul instant cette immersion physique dans le relief afghan tant le découpage n’est qu’un alignement de plans brouillons incapables de permettre aux spectateurs une représentation physique crédible des montagnes afghanes et pakistanaises, et des ennemis qui s’y trouvent.

La dramaturgie des scènes d’actions, amputée d’une dimension spatiale satisfaisante, est d’autant plus horripilante, car les talibans semblent souvent n’être là que pour courir bêtement vers nos soldats, ou la caméra, et se faire cribler de 5.56. Etrange stratégie d’un ennemi pourtant dépeint dans la réalité comme étant invisible et insaisissable…

Même la mort des membres de l’unité est tout aussi clownesque, tant elle semble intervenir parce ce que «ça ferait bien à ce moment là dans le scénario». Pire, on les sent venir, de plus l’absence d’un nombre plus important de séquences d’exposition empêche plus d’empathie pour les personnages, car on ne les connaît au final que peu.

Le montage alterne parfois jump-cut ou raccords francs, ce qui n’aide pas la fluidité du récit. Néanmoins, le film semble avoir été monté en un laps de temps relativement court, d’autant que certaines coupes sentent la manipulation de dernière minute, ou non prévue, en salle de montage… L’ensemble du montage manque donc de soin.

La bande son a autant de personnalité que le morceau de démonstration d’un logiciel de M.A.O, et la musique Top gunnesque de l’intro n’aide pas non plus, bien au contraire, en faisant ressembler le passage en Europe de l’Est à une publicité pour assurances. De manière générale, la direction artistique semble absente de ce film, tant son manque d’âme et de personnalité est flagrant. Hélas, trois fois hélas, rien dans la forme et l’esthétique de Forces spéciales ne peuvent donc masquer l’indigence de son discours et la simplicité de la représentation géopolitique qui y est produite.

Le casting, luxueux comme le reste du film, fait peine à voir, tant les acteurs semblent parfois se battre avec des dialogues dont le ridicule laisse à penser qu’ils ont été écrits sous l’emprise de stupéfiants. A part cela, Benoit Magimel fait de la human beat box, Alain « le T-short » Figlarz joue les gros ours rude avec un accent anglais que nous qualifierons de « pittoresque » et Denis Ménochet doit se dire qu’il est très loin de la séquence d’ouverture d’Inglorious Basterdz. Ces comédiens, pourtant brillants et tout ce qu’il y a de plus professionnels, semblent ici s’ennuyer ou pire, cabotiner en attendant l’oseille.

Forces spéciales compte pourtant deux éléments positifs au sein de son casting: le personnage d’Elias, la nouvelle recrue.

Jeune premier campant le rôle désormais inénarrable du tireur d’élite, Raphaël Personaz est excellent dans ce rôle, tant son physique et l’écriture de son personnage se démarquent de ceux plus burinés et rustiques du reste du casting. Elias est en effet le seul, avec Marius, qui a l’air vraiment d’y être, qui ressemble à un soldat en action plus qu’à un comédien déguisé en soldat.

Mais plus encore que cela, le jeu de Personaz semble plus impliqué que celui des vedettes du film, prises donc en flagrant délit de cachetonnage. Son personnage est en effet le seul qui puisse partager avec le spectateur une certaine cohérence, tant Elias semble incarner les interrogations de l’être humain face à la guerre et à la mort (la sienne, celle qu’il donne et celle des autres). Ainsi, le court moment d’hésitation avant d’appliquer son feu sur la sentinelle du camp où est détenue l’otage donne au film une densité que les autres acteurs n’amènent malheureusement pas. Question de direction ou d’écriture, Elias est le seul très bon personnage du film, le seul qui possède une profondeur dans laquelle le spectateur peut venir déposer ses questions sur le monde de la guerre.

L’autre bonne pioche du casting, c’est Marius, mais Marius est un tricheur: ancien premier maitre chez les commandos marine, il reproduit ici ce qui a été son métier. Marius n’est donc pas crédible en militaire: il transperce littéralement l’écran. La présence et le charisme du comédien lui ouvriront peut-être plus avant les portes du métier d’acteur, un rôle non militaire devrait être pour lui un bon passage, un film en costume par exemple, si cela n’a pas déjà été effectué. En tout cas, longue vie à Marius!

Il ne faut en tout cas pas tout mettre sur les épaules du pauvre Stéphane Rybojad, dont c’est le premier long-métrage, car la débauche de moyens est en partie due à l’armée française, qui a activement participé à la concrétisation du film et de son histoire. Nous avons donc l’occasion d’admirer au long de ce film des rutilants aéronefs de diverses sortes, filmés de façon tout aussi rutilante que les luxueux véhicules des chefs de guerre du début du film. Le bling-bling avec un hélicoptère d’attaque Tigre, voici un concept qui devrait inquiéter Hollywood! La participation de l’armée française à ce métrage possède tout de même quelques éléments positifs: même si elles sont mal filmées, les manœuvres de l’escouade sont d’un réalisme et d’une crédibilité à toute épreuve, tout comme le matériel utilisé par nos personnages. A ce niveau là, même le type et l’usure des gants tactiques sonne vrai. L’encadrement du film par des professionnels de l’infanterie est un gage de sérieux, même si la participation de l’armée française, assujettie hélas à l’OTAN, ôte au film de Rybojad toute perspective d’impartialité géopolitique. On est en effet très loin de Syriana, The veteran, d’Incendies, ou d’autres films bien plus denses sur les conflits et les problématiques géopolitiques. L’ambition du film est certes celle d’être un divertissement, mais un divertissement doit-il toujours être une réalité réécrite ou travestie, simplifiant toujours tout à l’extrême?

Ce qui est gênant, voire inquiétant, dans ce film approuvé par l’armée française, c’est la rhétorique imbécile qui y est mise en place, et qui tient lieu davantage de propagande que du récit cinématographique à proprement parler: à eux six, nos preux dégomment entre 100 et 150 méchants, tout en rechargeant peut-être deux fois tout au long du film… On se croirait à l’époque de Reagan et des productions réacs de Menayem Golan ou d’autres, où un certain cinéma réactionnaire ou de propagande lui-aussi, sévissait alors. Cette rhétorique est ici pareille à celle usitée dans Rambo 3: face à un ennemi toujours plus nombreux, on s’en sort toujours, on est toujours le meilleur, même si pour cela il faut s’asseoir sur toute espèce de réalisme, guerrier ou cinématographique.

Cette rhétorique n’est hélas pas la seule à faire de ce film un objet nauséabond. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, Forces spéciales s’acharne donc à être un film sympa et actuel, et continue d’enfoncer des portes ouvertes à la vitesse d’un cheval au galop. Le traitement du personnage d’Elsa est caricatural au possible: Elle n’a plus de peau aux pieds, mais elle peut marcher des jours sans. Elsa est toujours plus intelligente quand il le faut que ces gros bourrins de militaires, elle sait avant eux ce qu’il faut faire quand une situation d’urgence éclate, elle a subit cinquante cocsages avant la naissance, et se montre donc plus résistante qu’un membre du C.O.S. La métaphore de la boussole à la fin du film ne vient que crucifier un peu plus le symbolisme grotesque de l’ensemble: une femme est donc plus résistante qu’un membre des forces spéciales françaises, dans la mesure où un potier afghan semble plus préparé à la guerre qu’un soldat de métier de l’armée française en 2012, on en est plus à une couleuvre près.

La grande muette, dont ce n’est certainement pas la première collaboration cinématographique, a commit ici une erreur monumentale: celle de prendre le spectateur pour un imbécile. Forces spéciales est un cuisant échec, car il n’est rien d’autre que le divertissement gêné et non conforme à la réalité d’un bon petit fayot qui siège à la table de l’OTAN, et qui préfère nier la brutalité, la violence et la complexité d’un conflit en cours en se détournant de la réalité. Ceux d’en face en sont réduits à foncer vers les gentils pour se faire gentiment canarder, ou être attiré par nos femmes. La meilleure façon d’abattre un ennemi, c’est de comprendre comme il fonctionne, de penser ensuite  à sa place, puis d’anticiper sa conduite. Il est clair qu’en dépeignant un adversaire ethniquement éloigné du profil type d’un chef de guerre taliban, et amoureux d’une de nos femmes, Forces spéciales fait plus dans le déni de réalité que dans le véritable film de guerre. Ce film est à l’image de l’issue du conflit qu’il dépeint, un échec total. Espérons néanmoins que le « retex », lui,  sera profitable…

L’ordre et la morale, un film de Mathieu Kassovitz (2011)

Mathieu Kassovitz est rentré en France après quelques aventures américaines transmettant aujourd’hui une mémorable leçon de cinéma sous la forme d’un making-off  nommé « Fucking Kasso », dont l’allure Don Quichotesque n’est que le reflet de l’échec cuisant que fut Babylon A.D. Echec que Kassovitz analyse avec une part significative de recul, illuminant ainsi le travail d’un réalisateur de blockbuster avec un angle tout à fait nouveau.

On pourrait gloser à l’infini sur cet enfant terrible, et gâté, du cinéma français sur ses déclarations quelques peu fracassantes, qui lui confèrent parfois l’allure d’un malinois mal léché, comme ce fut récemment le cas à propos des sélections des Césars de cette année (« Ah, j’insulte les Césars ! », « Ah, je m’y fais inviter ! »), Césars où l’on préféra évidemment se concentrer sur quelques films plutôt que d’offrir une réelle diversité concernant la sélection.

On pourrait reprocher beaucoup de choses à Mathieu Kassovitz, peut-être en raison de son apparent caractère de chien, mais il faut reconnaître que chacun de ses films fait parler de lui. L’ordre et la morale ne fait pas que cela, ce film marque indubitablement un retour en grâce, à la fois pour son auteur, mais aussi pour le cinéma, qui brille ici rugueusement de tous ses feux.

La seule volonté de faire exister pareil film, avec une telle position politique, où chacun se retrouve sur un pied d’égalité, en ces temps quelque peu crasseux d’élections diverses et variées, relève d’un appétit de cinéma authentique et engagé, Kasso n’a donc pas changé.

Les quelques incartades médiatiques auxquelles il nous a pourtant habitué ne sont peut-être que le produit du petit tapin médiatique nécessaire pour exister dans la galaxie impitoyable du cinéma, elles n’empêchent en tout cas pas un seul instant le tumultueux auteur de L’ordre et la morale de signer un film d’une maturité implacable, et d’une justesse de laquelle on ne sent émaner aucun manichéisme apparent.

Car à la différence de Forces spéciales, et de son scénario rédigé en une après-midi par un groupe de collégiens en option initiation à l’audiovisuel, le film de Kassovitz se dote d’une approche bien plus rigoureuse et sérieuse du sujet qu’il prétend traiter. Approche qui a prit du temps, plusieurs années au total, à Mathieu Kassovitz, lui permettant ainsi de nouer des relations avec différents acteurs du drame de Nouméa, l’ombre de Flaherty flotterait-elle sur le cinéma de Kassovitz? Scénaristiquement, le récit se base sur le livre d’un homme plongé au cœur de l’affaire et dont l’importance est grande, il s’agit de Philippe Legorjus, ancien négociateur et figure fameuse du non moins célèbre G.I.G.N français. On peut souligner qu’épouser le point de vue d’un personnel de la gendarmerie chargé de la prise d’otages semble en énerver plus d’un, Legorjus est certes soumis à une chaine de commandement, et agit en fonction de sa hiérarchie jusqu’à la libération des otages. On pourra donc sombrer à l’infini dans bien des palabres pour juger si ce choix de point de vue est bien moral et équitable. Le récit de Legorjus constitue néanmoins celui de quelqu’un qui fut aux premières loges d’une prise d’otages, choix donc plus que satisfaisant au niveau narratif, et se retrouve même dans bons nombres de films, n’en déplaise à « quelques gogos gauchos et quelques intellectuels repentants », ah ces gens de gauche alors, ils vous empêchent de penser, vivement qu’on ouvre des camps !

Mais l’approche du G.I.G.N en elle-même  reste originale: on est dans L’ordre et la morale loin de l’image Kevlar-7.62OTAN que véhicule parfois le G.I.G.N. Ses membres se baladent ici en survêtements Adidas modèle 1988, impolitesse esthétique et vestimentaire certes inexcusable, mais qui tranche radicalement avec la vision que d’autres médias ont présenté des forces anti-terroristes françaises. C’est le contact qui est ici primé par le G.I.G.N, les armes et l’apparence intimidante restent donc au second plan, ils ont même l’air gentils.

Le film aurait certes put disserter davantage sur les différences de méthodes entre le G.I.G.N, pour qui épargner des vies est primordial, et les paras et le 11ème choc, pour qui tuer est acceptable et légitime suivant les règles d’engagement. Il est à noter toutefois un détail assez particulier, c’est justement la présence du 11ème choc au sein des forces d’interventions. Ce corps fut une rutilante force armée qui servit notamment pour le SDECE, le contre-espionnage français, et fut donc capable de tous les coups les plus tordus et les plus fumants. Le choix d’utiliser un tel protocole de riposte dénote donc une volonté politique flagrante de réduire à néant, ou presque, la force d’opposition en face, peut-être bien pour « siphonner les voix du F.N », comme le sous-entend Prouteau, le supérieur de Legorjus.

La politique a ses raisons, que l’humain ignore. C’est comme ça… L’ordre et la morale n’épargne au fond personne, c’est sa plus grande force, et si le film avait été un pur film d’exploitation, il aurait très bien pu s’appeler « Rastas contre paras »…

Même si Kassovitz ne semble guère habitué à la gouaille et aux méthodes du para, ainsi qu’à l’univers militaire dans son ensemble, son film demeure pourtant équitable, car le choix même d’un tel usage de la force scelle d’amblée la difficulté d’une sortie de crise raisonnable en cas d’intervention. Peu importe au fond le choix du point de vue pour raconter cette histoire, son issue violente et brutale était résolument inscrite dans ses gènes… L’emploi du lance-flamme lors de l’assaut, arme interdite par les conventions de Genève, a-t-il d’ailleurs été utilitaire ou offensif ? Le film renseigne suffisamment sur les faits pour que l’on comprenne que les négociations à visage humain du G.I.G.N n’étaient donc qu’une option posée sur la table, à côté du lance-flamme donc.

Tout ceci ne nous empêche pas de profiter de ce qui fait la force du style de Kassovitz, bien au contraire: un découpage très esthétique, souvent en mouvement, mais qui ne cède absolument rien à la narration, la servant même de toutes ses forces. Kassovitz semble même parfois singer le style et les effets qui firent la marque de Théo Angelopoulos, notamment au travers de la séquence du récit de l’assaut de la gendarmerie, où flash-back et présent se mêlent dans ce qui semble être un même plan à la steadycam raccordé numériquement. L’espace est ici physiquement plausible car l’on s’y attarde parfois longuement, ce qui le rend crédible et donne une toute autre impression que le scope mal utilisé et mal monté de Forces spéciales. Kassovitz respecte les gens et l’univers dans lequel ils semblent essayer de cohabiter, même si dans le cas présent cela signifie se faire la guerre. Il ne tente pas de reconstituer ou synthétiser abusivement une réalité factice à travers un scénario malhonnête, en bricolant un peu en post-prod et en estimant par la suite pouvoir livrer un P.A.D.

La briantissimme scène d’assaut à la fin montre-tout comme L’assaut, un autre film sur le G.I.G.N-que le cinéma français est à même de fournir des choses très efficaces en terme de film de guerre, même lorsque l’armée du pays se perd en aternoiements et ne sait plus trop sur quels films elle doit plancher. Le personne principal est ici projeté sur le théâtre d’opérations avec d’autres forces conjointes, dans le chaos de la guerre, quand on a plus l’occasion d’apporter des bouteilles d’eau à ceux d’en face. Jamais progression à travers un conflit n’aura été tortueuse au cinéma, progression qui  symbolise bien les voies tortueuses que le personnage principal a dû prendre pour accomplir sa tâche. On a souvent comparé le dernier long de Kassovitz à Apocalypse Now, mais Jarhead, de Sam Mendes ne lui siérait-il pas mieux pour l’exercice improbable de la comparaison cinématographique? Kasso a certes rencontré la jungle, Comme Coppola le fit en son temps. Mais à défaut de voyages, ce ne sont finalement que des allées et venues qu’effectue Legorjus, jusqu’au retour brutal à la réalité que signifie l’assaut et  la fin des négociations qu’il entraine.

La musique, minimale et au premier abord martiale, sait se montrer entrainante et dynamise le récit, induisant un suspense et une tension sans lesquels le film aurait perdu en force et en intensité. Mais la B.O reste néanmoins un poil monocorde, L’ordre et la morale n’est pas un film si musical que cela, mais ceci renforce son approche sérieuse des événements. La grande musicalité du film, si l’on peut dire, c’est la voix-off. Kassovitz égraine quelques phrases au contenant parfois narratif, parfois philosophique. C’est ce qui fait de son film un métrage plutôt intelligent sur la guerre. Il évoque la « déshumanisation » des différents belligérants d’un conflit, la part d’une vérité et du mensonge, des thèmes qui s’incorporent plutôt bien dans l’histoire de son film, et dans notre époque, qui est celle des drones et de la virtualisation de la guerre, de la violence et de l’ennemi..

 Si Kassovitz a connu des difficultés rédhibitoires certainement à cause du modus operandi américain, durant la conception de Babylon A.D, il en a connu également durant le tournage de son dernier métrage. La participation de l’armée française était envisagée à un moment de la production, pour la fourniture de matériel militaire aérien et pour l’aide logistique que le tournage exigeait. Si le découpage et l’atmosphère sont léchés et cohérents, la désertion de l’armée française à moment donné s’est sans doute fait ressentir, tant la logistique du tournage semble avoir été gênante. Des divergences ou des impondérables ont en tout cas empêché la participation de la grande muette au film de Kassovitz, et cela sent hélas un peu le rendez-vous manqué, surtout pour un film  de cette ampleur. Cette difficulté logistique du film se ressent peut-être dans la direction des comédiens. Chose aussi étrange que possible dans la mesure où le casting lui-même est excellent, et joliment conçu, jusque dans ses moindres détails. L’ordre et la morale caste un peu comme Mel Gibson: l’âme de chacun est inscrite sur son visage, ou dans ses yeux.Une brute est une brute, une victime est une victime, cela se sait au premier coup d’œil.

Cette disposition n’empêche malheureusement pas certaines répliques, où certains choix de directions, de sonner curieusement creux à certains moments. Kassovitz aurait-il du rester derrière la caméra au lieu d’être dans presque chaque plan? La réponse ne concerne au fond que l’intéressé, et le jeu de ce dernier remplit les critères du premier rôle. Les quelques écarts de direction ressemblent à de la précipitation, due à un dispositif technique sans doute important, et les contraintes dues à l’utilisation de bruyants aéronefs que l’armée française n’a finalement pu fournir.

Mais L’ordre et la morale reste donc un film sérieux et humain, ou le politique et le militaire restent parfois en retrait, ce qui en fait un film véritablement sain, même si ses 150000 entrées dénotent que la société préfère utiliser le cinéma autrement… Ce qui doit surement rendre fou l’auteur de ce film, et à juste titre.

En plus de son approche qui met autant en avant le corps militaire que les kanaks, Kassovitz transmet ici une vision assez juste du métier de soldat, au travers de la séquence du face à face entre Legorjus et Vidal, où ce dernier expose sa situation, en la replaçant sous le prisme de sa dépendance au politique. Kassovitz révèle ici les intimités parfois sulfureuses des mondes politiques et militaires, dans un film avec lequel l’armée française a refusé de collaborer. Alors que Schen vient de nous quitter, cela résonne encore plus tragiquement.

L’ordre et la morale est au final un film intelligent, prenant, humain et emprunt d’une émotion sous-jacente, réalisé par un type qui possède une intuition politique particulière pour mettre en lumière les incohérences manifestes de notre civilisation, les écarts flagrants entre son discours et ses gestes. C’est cette intuition politique qui caractérise l’œuvre de Mathieu Kassovitz, et ce dans presque tous ses films. Dans le cas présent, son dernier long montre nous apprend que la république française, grande amatrice de blabla droitsdelhommistes et universalistes, n’en avait présentement rien à foutre du mode de vie kanak, des chefferies kanak, le nickel étant plus rentable que tout cela.

Avec son dernier long au titre Eastwoodien, Kassovitz emprunte justement les voies d’Eastwood ou de Beauvois, en refusant de prendre officiellement partie, préférant prendre le temps et parfois la distance nécessaires pour raconter l’histoire selon tout un corpus de points de vue, au travers du regard et du métier d’un seul homme plongé au cœur de l’événement.

Faut-il attendre qu’un événement s’éloigne de façon significative dans le temps pour que le cinéma français daigne s’en saisir, et l’armée de s’impliquer comme il se doit lorsqu’elle est concernée, comme le fût le cas justement du Dien Bien Phu de Pierre Schoendoerffer? Celui est-il dû à des impératifs géostratégiques ? A une lecture différente du monde, comme par exemple celle plus réactive des Etats-Unis, où l’on traite l’Histoire à »chaud ». L’armée française, à l’heure du retour sous l’OTAN, préfère s’investir dans des divertissements frelatés, mal conçus mal pensés et mal faits, plutôt que de s’investir dans des projets qui ont une véritable ambition, aussi bien historique que cinématographique. Constat tout aussi attristant qu’inquiétant.

A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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Un commentaire pour Le film de guerre français en 2011: Forces spéciales et L’ordre et la morale ( par Stéphane Rybojad et Mathieu Kassovitz)

  1. G. dit :

    Oui, je sous-signe – le film sur l’Afgha est une parodie grotesque – pour y avoir été.

    Aimé par 1 personne

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