Mazeppa, un film de Bartabas (1993)

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Gloire à Marin Karmiz et MK2 Productions d’avoir donné les moyens à Bartabas, il y a près de 20 ans, de réaliser un véritable O.E.N.I (objet équestre non identifié), tombé hélas quelque peu en désuétude, le film n’étant aujourd’hui que peu connu du grand public, et aucune édition en Blu-ray ne semblant programmée… L’histoire est la rencontre au cours du 19ème siècle de deux univers opposés: celui de la peinture, par le biais du peintre Jean Louis-André Théodore Géricault, peintre qui demeura d’ailleurs toute sa vie durant fasciné par les chevaux, leur consacrant une grande partie de son œuvre, et de Franconi le chef d’un cirque équestre, interprété par Bartabas lui-même.

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Ce sont ici deux formes de spectacles diamétralement opposées qui se rencontrent le temps du séjour du peintre parmi les artistes du cirque: Celui du spectacle figé, la toile du peintre et ce que ce dernier y fixe, et le spectacle en mouvement: celui des artistes du cirque et le travail de leur chevaux. De cette opposition entre deux spectacles entres-autres cinétiquement opposés nait une trame narrative relativement simple, le scénario est en effet peu complexe et encore moins tortueux, sans que cela ne constitue en aucune manière une faiblesse du film, tant ce dernier assume son lyrisme et son onirisme, mais plus encore ce qu’il est réellement: la plus belle ode au cheval jamais réalisée.

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Mazeppa est en effet davantage un enchainement de séquences magiques toutes centrées autour du cheval, de sa vie, de ce qu’il est, de ses capacités et de ce qu’il procure, tant en terme de beauté que d’esthétisme ou de caractère. L’ensemble forme un voyage initiatique au cœur d’un cirque quasi-féerique. Ce voyage initiatique démarre étrangement par la séquence des sordides abattoirs, sur laquelle plane l’ombre du cinéma d’Alejandro Jodorowsky, tant la mort, la vie, le sang, le commencement et la fin, semblent se mélanger à merveille au sein de cette étrange introduction, inspirée elle-même par diverses toiles de Géricault.

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Ainsi, la majorité des séquences s’articulent autour de l’existence du cheval. Celle de la saillie, violente et étrange en raison de la présence des petits gamins qui assistent à la rustique fécondation en rigolant. Celle, magistrale et magique, où Géricault peint une jument couchée dans un pré, cette dernière est en fait en train de mettre bas. Le peintre abandonne donc son rôle d’artiste pour aider l’animal à mettre au monde, sous l’œil attentif du reste du troupeau, qui s’éloignera une fois la besogne accomplie et le poulain venu au monde. La séquence est muette et, comme pour le reste du film, les chevaux jouent aussi bien, voire même mieux que les humains. Cette séquence d’accouchement est une des plus belles du film, se passant dans le calme de la campagne, elle est elle aussi un petit morceau de poésie, comme bon nombre d’autres séquences du film.

Le cirque équestre restait à l’époque un spectacle relativement populaire, tributaire d’un temps où le cheval possédait une importance capitale au sein de la vie des hommes, jusqu’à l’apparition de nouveaux moyens de communication, comme par exemple le sémaphore qui, avec quelques autres inventions, estompèrent son importance au sein de la société d’alors.

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Car même si aujourd’hui le cheval sert, au mieux, de loisir aux enfants le week-end et, au pire, à remplir les rayons viande des supermarchés ou à démarquer sa classe sociale, Mazeppa nous rappelle ce que fut l’importance de cet étrange quadrupède quelque peu froussard et glouton, et permet ainsi au spectateur de constater la place de l’equus caballus feris dans la vie de tous les jours à l’époque, pour les transports, les livraisons et d’autres choses encore, comme le décrit si bien la séquence d’embouteillage. Ce métrage rappelle donc historiquement l’importance de la plus noble conquête de l’homme tout au long de l’histoire de l’humanité. Car s’il servit probablement de diner aux premiers hommes, l’animal mit un certain temps à se laisser apprivoiser, à la différence de bon nombres d‘animaux s’étant laissé  domestiquer des dizaines de milliers d’années auparavant, une question de noblesse, de puissance et de patience peut-être. Tel est en substance le discours intrinsèque de ce film, et d’une séquence en particulier, joliment mise en forme par le biais d’une voix-off dont le découpage sous-entend pourtant qu’il est prononcé par Zingaro, le regretté frison et compagnon de Bartabas, assit sous le chapiteau du cirque.

Mazeppa est donc un métrage aux forces multiples: il permet à Bartabas, ce sorcier de l’éthologie et autres arts équestres, ayant passé un pacte avec je ne sais quelles forces de la nature pour échanger une partie de son âme contre celle d’un cheval, de s’adonner aux joies de l’art cinématographique, pour délivrer une œuvre d’une puissance lyrique considérable, et dont le découpage, aussi puissant qu’original ferait pâlir de honte bon nombres de réalisateurs ayant une filmographie pourtant bien plus dense que la sienne. Car pour un film relativement récent, Mazeppa s’inspire des autres arts que du cinéma lui-même, à une époque où le septième commençait déjà à tourner en rond, à s’auto-recycler, s’auto-citer, ou à se cacher derrière les premiers effets spéciaux à grands spectacles que les évolutions informatiques commençaient à permettre. Le film s’inspire avant tout des arts du cirque, des arts équestres, mais surtout de la peinture, évidemment celle de Géricault en premier lieu, tant le découpage de Bartabas se nourrit. Véritable fenêtre ouverte sur d’autres cultures incarnée par les membres du cirque, ce métrage est un voyage vers des contrées lointaines, orientales, prussiennes, même si l’on dénote hélas l’absence de références aux équitations amérindiennes, mongoles et chinoises.

 Mais en plus de ses qualités esthétiques, qu’elles soient simplement visuelles ou cinétiques, de la direction artistique sans faille, tant aucun aspect du film n’a été négligé (enfin un film français avec un mixage qui a une personnalité!), de la qualité de la reconstitution historique, Mazeppa porte également l’originalité et la nostalgie d’une époque charnière, courte dans le temps et originale par nature, marquant la fin du cheval en tant qu’élément moteur indispensable de la société (la fin des cirques équestres et du courrier postal, remplacé par le sémaphore), Géricault ne naissant seulement que 20 ans après la construction du premier véhicule automobile jamais construit, concurrent fatal de l’equus caballus, feris ou non, qui ne s’en remit jamais, passant ainsi sociétalement à un statut de moindre importance.

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Bartabas exprime ici la complexité de son art, la séquence de galop arrière laissera d’ailleurs certainement perplexes les non-initiés, mais utilise surtout la puissance du cinéma pour déclarer son amour à cette bête avec une sincérité désarmante, qui touchera beaucoup de spectateurs, qu’ils aiment le cheval ou pas, tant cette déclaration est sincère, charnelle et physique, dépassant les contraintes de la mort et de son dégout. Ce métrage permet de nous rappeler, si nous nous arrêtons pour repenser au passé partagé avec le cheval, ce qu’il nous a été donné d’accomplir une fois la  plus noble conquête de l’homme acquise à notre cause, tant d’un point de vue géographique, qu’artistique, guerrier ou militaire. Mazeppa pose un axe de réflexion qui fait découvrir que l’homme ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui et n’aurait pas accomplit ce qu’il a accomplit depuis les 4500 ans qu’il a domestiqué le cheval (bien plus tard que la majorité des autres espèces à sabots), sans l’aide, ou plutôt l’accord, de ce dernier…

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En outre, Bartabas, originellement Clément Marty, possède cette analogie avec Géricault en ce qui concerne son parcours: tout comme le peintre, il garde depuis sa plus tendre enfance une fascination pour le cheval. Le réalisateur du 20ème  siècle et le peintre du 19ème se rejoignent donc dans cette passion commune, et c’est peut-être cela qui donne à ce film une alchimie si particulière, si réussie, qui le fait vieillir sans dommages… Oui, on attend l’édition en blu-ray!

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A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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