Tentative d’approche morale de Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012)

vlcsnap-2014-06-09-17h12m40s223Tout aura été dit ou presque sur le dernier métrage en date de Kathryn Bigelow, il faut dire aussi que le sujet s’y prête. Il y est en effet question de la traque de ancien l’ennemi numéro 1, Oussama Ben Laden (UBL, pour les intimes), qui sert aujourd’hui de repas pour les petits poissons au fond de la mer. La conduite des doctrines à observer, la réflexion, la patience, la traque, le changement et la métamorphose sont ici autant de thèmes qui s’incarnent dans une construction brillante sous la forme d’un récit long et tortueux relatant la localisation, la traque puis le « retrait » de ben Laden.

vlcsnap-2014-06-09-17h12m06s144Richement documenté, le métrage reproduit à priori fidèlement le fil des événements secrets à partir de « first hand accounts »… Que faut-il y comprendre ? Que Bigelow a serré un mec super important des services de renseignements américains et qu’elle s’est ainsi grassement servie en matière de renseignements?

vlcsnap-2014-06-09-20h53m06s118Ou que les services de renseignements américains ont sciemment permis la réalisation d’un film aussi fidèle que possible à la réalité des faits ? Trêve de questionnements, et de plaisanteries, le dernier métrage en date de Bigelow, narrant les manœuvres majeures de l’espionnage américain survenues, une fois les tours du World Trade Center réduites en miettes et en cendres, est une profonde réussite.

vlcsnap-2014-06-09-23h19m07s190Le combat des Etats-Unis d’Amérique contre un certain islamisme n’est au fond rien d’autre que le reflet du virage géostratégique raté par la nation américaine au sortir de la guerre froide avec l’URSS, le pays de l’oncle Sam se montrant, à priori, incapable de gérer les ennemis barbus qu’il avait contribué à créer pour aller bouter les soviétiques hors d’Afghanistan, à l’inverse d’un Poutine en Tchétchénie (même si celui-ci a usé de méthodes plus… rustiques et que ledit terrorisme s’est déplacé ailleurs en Russie). Les ennemis russes, eux, étaient très facilement logeables, mais très difficiles à tuer. Les chefs terroristes islamistes, eux, occupent une position radicalement inverse: très difficiles à localiser, ils sont très simples à tuer. Zero dark Thirty illustre parfaitement cet état de fait: il faut des années et d’énormes sacrifices pour localiser un seul homme: l’assassinat de Jennifer Lynne Matthews, légende vivante de la CIA, dans la base militaire américaine de Chapman en Afghanistan par une source défectueuse en est l’exemple le plus flagrant, et le plus dramatique.

vlcsnap-2014-06-09-18h00m21s143Après ces années de recherches quelque peu teintées d’errements et de désespoir, il ne faudra que quelques dizaines de minutes pour retirer le vilain de la liste des vivants.

vlcsnap-2014-06-09-23h05m21s12Il est à ce propos étrange qu’une capture n’ait apparemment pas été envisagée et préférée à une exécution pure et simple. Car après tout, le procès de Nuremberg avait été un symbole extrêmement fort pour mettre en lumière la barbarie de l’idéologie nazie, un symbole autrement plus fort qu’un bon vieux barbouzage des familles. Cela nous amène donc à nous interroger sur les motivations des chefs américains dans le choix de capturer UBL plus mort que vif, et sur ce qui a poussé les autorités américaines à se priver de ce qui aurait sans douté été une source de renseignements (et idéologique) considérables, mais ceci n’est pas le sujet du métrage de Bigelow…

vlcsnap-2014-06-09-17h21m25s82Zero dark thirty repose presque entièrement sur son personnage principal, Maya, jeune analyste de la CIA qui symbolise le cheminement moral de son pays tout au long de son périple. Ici, incarnée sous la forme d’une jolie rousse particulièrement atypique dans son comportement.

vlcsnap-2014-06-09-23h27m28s66Elle pourrait, et sans problèmes aucuns, entendre chanter sous sa fenêtre quantité importante de roucoulants coqs et autres volatiles dispensables. Mais il n’en est rien. Maya n’a presque pas d’amis, à peine des collègues, pas de mec. Elle ne baise même pas.

vlcsnap-2014-06-09-17h58m58s108Elle va parfois au restau avec sa pote qui se fait buter sur la base de Chapman et s’engueule avec environ 95% des individus mâles qui composent son environnement social.

vlcsnap-2014-06-09-18h00m57s12Elle ne vit au fond que pour retrouver UBL, mais au final, elle ne ressent rien, elle ne pense à rien d’autre, comme victime d’un syndrome profond d’obsession. En psychiatrie clinique, ces quelques symptômes pourraient s’apparenter à la psychopathie, maladie rendant parfois compliqués les rapports humains.

vlcsnap-2014-06-09-17h51m01s202Incarnée par la flamboyante, divine, magnifique, sublime et splendide Jennifer Chastain: la rousse la plus superbe de l’histoire du cinéma avec Rita Hayworth et Audrey Fleurot.

vlcsnap-2014-06-09-17h08m49s223le personnage de Maya, sa lente transformation, son vidage substantiel, devenant ainsi lentement un monstre froid et vide est l’évidente métaphore de l’Amérique post 11 Septembre.

Hypothèse difficilement réfutable quand on s’attarde sur le parcours de la jeune protagoniste tout au long du film: mal à l’aise quand elle débarque en tailleur à son premier « interrogatoire », et qui finira finalement violente, distante, hautaine et conne avec tout le monde, y compris les gars qui iront pourtant risquer leur peau pour aller finir le boulot qu’elle a commencé, et ce malgré « leur équipement de merde et leurs velcros ».

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Cela dit, Maya est peut-être une FEMEN inhibée ou dormante, mais ceci est un autre débat… Exactement comme le Farenheit 9/11 palmisé de Michael Moore, le film s’ouvre sur un écran noir dont la bande-son n’est rien d’autre que l’extrait de diverses conversations téléphoniques des personnes prise au piège des tours en flamme. Mais la comparaison avec le brulot du plus enragé des documentaristes américains s’arrête là, car Zero Dark Thirty suit en effet sa propre voie.

vlcsnap-2014-06-09-16h57m41s175La scène d’introduction du film, qui nous plonge dans l’atmosphère suffocante du film via la première séance d’interrogatoire est impressionnante et mémorable, tant le décalage est important entre la tenue de Maya et ce qui va se passer. On doit pour cela beaucoup au toujours excellent Reda Kateb, qui parvient à nous émouvoir juste en enserrant une bouteille de jus de fruits dans ses mains.

vlcsnap-2014-06-09-17h18m14s228Maya hésite, s’inquiète quand Dan, son partenaire, l’interpelle pour aller saisir la carafe nécessaire au bon fonctionnement de la séance de water boarding. Plus tard, ce sera elle qui n’aura plus aucune hésitation alors que son copain Dan connaitra des interrogations morales et préfèrera retourner à Washington « faire des trucs normaux ».

vlcsnap-2014-06-09-17h47m23s61Cette brève analyse nous permet donc de balayer les accusations affirmant que Bigelow produirait seulement un cinéma réac. Il n’en est donc absolument rien, seuls les journalistes à la petite semaine et les analystes au cerveau de protozoaire sont capables de penser le contraire. Katryn Bigelow produit donc un cinéma bien plus subtil et riche que ce qui a été dit. Une femme qui révolutionne le cinéma de guerre, voici bien la meilleure chose qui pouvait arriver au cinéma de guerre! Hollywood reste donc bien remplit de divines surprises.

Katryn Bigelow est actuellement la réalisatrice la plus intelligente, mais aussi la plus humaine, quand il s’agit de dépeindre le monde de la guerre contemporaine, aussi stupides et ineptes soient les conflits qu’elle dépeint, comme par exemple celui de l’invasion irakienne dans Hurtlocker. On pourrait gloser sur le fait qu’humaniser la guerre contient certainement sa dose d’effets pervers, cela est sans doute vrai aussi, mais nous préférons ce cinéma à celui, plus propagandiste, dont le cinéma américain a toujours été fécond.

greenberetsMontrer la barbarie en l’expliquant par la faiblesse, la tristesse et l’obsession d’un personnage incarnant sa nation? Zero Dark Thirty contient donc, malgré l’humanité fragilisée de Maya, sa part d’ambivalence et d’ambiguïté.

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La séquence finale, celle de l’assaut, en est un peu la conclusion de cette position particulière: elle est un monument de sauvagerie contrôlée, de barbarie froide, et se prête bien plus que tout à la polémique et à la réflexion que le babillage et les diverses rodomontades intellectuelles qui ont été proférées lors du débat sur l’emploi de la torture par les USA.

vlcsnap-2014-06-09-22h23m46s251Car cette séquence dévoile la réalité de ce que peut être un certain type d’opération militaire, lui aussi pratiqué par tout le monde: on se déploie, on détecte, on décide ou on doit engager, on applique son feu, on neutralise, on achève pour sécuriser. Point. A titre personnel, ce passage est un des plus grands moments de violence auquel j’ai pu assister au cinéma. Pas de blessés ou presque. Point.

vlcsnap-2014-06-09-22h40m07s83Là pourtant c’est une démocratie qui agit, certes il y a des cas de force majeure, mais cette séquence, ajoutée à la torture mise en scène dans le film font que Zero Dark Thirty reste un des films les plus glaçants de ces dernières années, et ce malgré son approche si « humaine ».

vlcsnap-2014-06-09-17h30m06s182La critique des lois votées par le gouvernement Bush et ses successeurs, le comportement « post 9/11 », l’éthique, les méthodes des services de renseignement, d’espionnage, de contre-espionnage ainsi que celles des sociétés privées gravitant autour de ce pôle d’activités ont été critiqués pour diverses raisons par bien des gens, et le film de Bigelow reste malgré tout le parfait écrin pour ce type de contestation.

vlcsnap-2014-06-09-16h55m52s95Mais ce débat et les polémiques suscitées sont au fond caduques, car il est ici question de l’emploi de la torture, cette chose aussi vieille que l’humanité, pourtant décriée par de grands penseurs (comme ce fut le cas pour Montaigne), et qui place l’être humain dans une position étrange: celui d’un pauvre animal ou d’une chose pour celui qui la subit, et la position étrange d’un démiurge cruel pour celui qui l’applique…

vlcsnap-2014-06-08-10h27m48s41Selon certains experts, elle est inefficace, car elle pousse souvent celui qui la subit à raconter très vite n’importe quoi, titillé plus que de raison par les impulsions de son système nerveux, la trivialité des méthodes usitées en la matière poussant effectivement n’importe qui à être capable très rapidement de chanter la marseillaise en javanais ou en dialecte chinois. Elle peut en outre être facilement contrée par les organisations qui, en terme de renseignements, pratiquent efficacement l’intoxication, la fragmentation des informations sensibles en compartimentant avec brio le partage des données les plus sensibles.

vlcsnap-2014-06-09-20h36m51s84L’efficacité de la torture est donc tout à fait discutable, même si elle confère certainement un sentiment de toute puissance et d’emprise à celui qui la pratique… Elle est davantage un instrument de terreur que de renseignement à proprement parler, surtout quand son usage est rendu public… Par ailleurs, toute puissance torture ou presque, un empire n’étant rien d’autre qu’une nation soumettant d’autres nations, avec les moyens diligents et parfois peu cavaliers que cela entraine. Ceci est un fait attristant, mais réel… Car si la torture peut, dans l’urgence, résoudre à très court terme des situations critiques, la meilleure méthode de collecte de renseignements, souvent concurrencée par le R.T (renseignement technique), reste le R.O.H.U.M (renseignement humain), le mieux étant que la source ne soit même pas consciente qu’elle renseigne. Mais cela demande un tout autre doigté que la terreur, les black sites, la contrainte et le water boarding…

vlcsnap-2014-06-09-17h05m42s119On réalise en tout cas que la formation de personnels de la C.I.A par l’armée française lors de la guerre d’Algérie via nos Jacques Bauhère à gégène a porté ses fruits.

vlcsnap-2014-06-09-17h42m31s198L’institutionnalisation des méthodes de torture ou « pressions physiques volontaires et graduées » à grande échelle, avec un relais médiatique conséquent, telle que cela a été pratiqué par les Etats-Unis d’Amérique est peut-être plus choquant que l’usage de la torture en lui-même, parce que les Etats-Unis d’Amérique sont une démocratie, même si cette démocratie a parfois tendance à prendre le monde pour son jardin, tant sa politique extérieure et sa vision du capitalisme sont parfois extrêmement agressifs. Si ce pays avait été une sinistre dictature militaire, théocratique, un autre régime stratocratique ou totalitaire, la chose aurait été hélas anodine, mais elle l’est ici moins, et c’est cela qui tache. Surtout pour l’européen que je suis et qui avait toujours été plus habitué à l’image des américains débarquant sur leurs tanks et offrant des chewing-gums aux français libérés des nazis. A une époque ou celui qui perd la « bataille » des « images » perd en général la guerre, ça ne pardonne pas…

vlcsnap-2014-06-09-23h08m06s227Une fois l’opération Neptune’s spear accomplie, tout le monde rentre donc à la maison, Maya reste prostrée devant le cadavre criblé de son ennemi, puis se met à chialer dans l’avion qui l’amène on ne sait où.

vlcsnap-2014-06-09-23h33m07s138Ca y est, tout est finit, elle n’a plus rien à faire, car la question se pose longtemps après le visionnage du film: que va-t-elle faire et devenir ?

4428705_6_c895_l-une-des-deux-seules-photos-d-abou-bakr_a163e456527aa2aba539e6ddefae735bNul ne le sait, même si la situation géopolitique des USA et la formation de nouvelles constellations islamistes peuvent nous aiguiller vers des réponses plus que plausibles, on ne peut présumer en rien de ce qu’il va advenir de la belle Maya, même si du boulot s’annonce à l’horizon…

600px-ShababFlagElle devrait simplement me filer son 06… Fonder une famille et être heureuse tout en poursuivant son illustre métier!

vlcsnap-2014-06-09-17h59m36s230Métrage beaucoup plus humain et intelligent qu’il n’y parait pour celui ou celle qui voudra bien se pencher dessus avec un peu d’attention, Zero dark thirty apporte un peu de fraicheur à propos des événements les plus sombres de notre jeune siècle, et ce malgré l’histoire qu’il raconte et la rudesse de son traitement. Nous attendons avec impatience la suite de l’œuvre de madame Bigelow!

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A propos Lesfilmsd'alexandreCardinali

Réalisateur et monteur âgé de 34 ans, impliqué dans divers domaines du cinéma et de l'audiovisuel, mais aussi dans la critique...
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