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Retrouvez sur cette page diverses nouvelles écrites par Alexandre Cardinali.

Octobre 2010 :

La conspiration des Lumières

De nos jours, on recycle tout, c’est le grand enjeu de notre époque parait-il. On recycle diverses choses y compris, et surtout, les sentiments humains. Les conséquences de cela ne sont pas importantes, sauf quand elles ont une incidence sur les taux de rentabilités. Les gens n’ont au fond qu’à se plier aux enjeux, aux contextes, aux situations et aux obligations. Après tout, s’adapter fait partie du destin de l’humanité, parce qu’elle doit le faire pour simplement perdurer biologiquement dans l’environnement qui est sien.

L’esprit humain a toujours été un cheval sauvage, qu’il fallait dompter. Les progrès en matière de communication de notre époque ont donc permis de poser un immense cadenas sur ce grand fracas qu’avaient toujours été les émotions humaines. Segmentation, taux de productivité, taux de popularité sur les réseaux sociaux. Fut un temps où cette planète et ses habitants avaient un destin, un but, une finalité, un sens à donner à leur existence. Ils sont aujourd’hui une petite bande de little brothers, zieutant de temps en temps chez le voisin, du haut de leur fenêtre virtuelle.

Ce destin était voulu par leurs chefs, la finalité d’un être humain occidental est d’appartenir au grand vide virtuel du XXIe siècle et de croire que la vie se résume aux vêtements que l’on porte, aux objets que l’on possède, mais le jour où cette mascarade prit fin, il y eu des dégâts. Il est dommage que personne n’ait essayé d’enrayer ce protocole plus tôt, cela aurait évité à quelques carnages de voir le jour.

Alors que les argentiers, et leurs publicitaires préférés, c’est-à-dire les politiques, se partagent déjà ce qui n’a pas encore été extirpé de cette chancelante planète, en achetant à grands coups de procès-verbaux, de brevet verbeux et pompeux les réserves, les minerais et la flore de notre monde, que reste-t-il à faire ?

Quand il ne restera plus rien à racheter, à posséder et à recycler sur ce petit astre, à quelle opération procédera cette humanité ? Les plus riches s’envoleront peut-être dans des embarcations spatiales rudimentaires, du fait du peu d’expérience de l’humanité en matière de voyages spatiaux, ou s’enterreront dans de luxueux bunkers souterrains, au sein desquels un eugénisme sélectif aura été effectué au préalable, pour finir probablement par s’entre-dévorer les uns les autres, quand la solitude et le désespoir se seront patiemment emparés d’eux l’un après l’autre.

En réalité, les choses sont allées très vite. Les gens croient que l’Histoire met du temps à se dérouler. Ce n’est qu’en partie vrai, car il lui arrive de connaître de brusques accélérations.

Un beau matin de janvier 2011, le président d’un petit pays européen fit un choix qui eu des conséquences catastrophiques pour le reste de sa vie. Il offrit effectivement la possibilité aux forces de l’ordre de tirer sur les manifestants d’un énième cortège de travailleurs se battant pour leurs acquis sociaux ou autre faribole dénuée de sens aux yeux des dirigeants de cette époque.

Harassés par des années de pressions suscitées par l’avènement de la mondialisation, qui ne cachait rien d’autre que la suprématie de l’oligarchie des élites mondialisées. Appauvris par une monnaie trop forte et un niveau de vie n’ayant pas été adapté aux conditions du XXIe siècle naissant, les gens ont un jour tout simplement explosé. Quand l’état répliqua à leurs demandes, opposant des balles de 9 millimètres à leurs banderoles et leurs slogans, alors que tous ces gens voulaient simplement retrouver le niveau de vie qui était le leur quelques années auparavant, avant que le capitalisme et ses multiples ramifications, exotériques et ésotériques ne viennent progressivement à bout de la démocratie, en la transformant en simple paravent, pour mieux servir ses intérêts à lui.

Aucun conseiller, aucun analyste, aucun commercial ou employé d’agence de publicité et autre spécialiste des statistiques n’aurait pu prédire ou même synthétiser ce qui se passa ce matin-là.

Au moment même où les corps de ceux que les forces de l’ordre avaient pris pour cible heurtaient le sol, inertes et bien vite ensanglantés, ce qui n’avait été durant des années qu’une simple grogne se transforma en rugissement.

On peut être un fonctionnaire de l’état, être entraîné à maintenir l’ordre, à savoir se battre, à utiliser une arme à feu et éventuellement s’en servir sur un être vivant, rien ne peut  faire face au nombre.

Une foule enragée est pareille à une force de la nature, une cascade vertigineuse d’eau qui s’abat sur vous, un volcan en pleine éruption, une force que rien alors ne peut arrêter… Le nombre est souvent un élément décisif pour la victoire, et quand il est du côté d’une foule en colère, celle-ci devient dévastatrice, flash ball ou pas, taser ou pas. Les éléments de la police nationale, de la gendarmerie mobile, des CRS, et même les unités d’élites du GIGN et du GIPN déployées à temps plein lors des manifestations quotidiennes ne furent même pas en mesure de contenir la réaction de rage qui s’empara de la foule.

Certains continuèrent à faire usage de leur arme à feu, mais un pistolet automatique contenant une quinzaine de cartouches ne faisant pas le point face à une masse de plusieurs dizaines de milliers de manifestants en colère, les policiers ayant décidé d’utiliser une force létale furent les premiers à récolter les raisins de la colère. Ils finirent piétinés ou battus à mort par des petits groupes en furie, un peu comme pour l’application de certaines peines appliquées par la justice, dans de lointains pays arabes.

Les responsables des forces de l’ordre redevinrent les responsables des gardiens de la paix lorsqu’ils firent le choix, en était-il encore simplement un, de se rallier du côté de la foule. Dès lors que la rue lui appartenu, le peuple de ce pays se rua vers le palais présidentiel. Là encore, il y eu quelques vaines tentatives pour garder l’endroit clos et sur. Les services de sécurité du palais, mieux entraînés et armés que la police, purent retenir quelques instants de plus la foule en colère, faisant de nombreux morts, avant d’être à leur tour réduits à néant lorsque les grilles de l’Élysée furent abattues à grand renfort de cris et de hurlements inamicaux.

Les huissiers du palais de l’Élysée, apeurés par ce fracas, avaient déjà vidé les lieux depuis bien longtemps. Les grèves concernant le lobby pétrolier durant depuis bientôt un an, l’essence était devenue une substance plus que rare en France. Cette situation ayant empêché le ravitaillement des véhicules et autres hélicoptères d’état, le président se trouvait sur place lorsque la foule des révoltés prit possession des lieux. Hagard, le président ne comprit pas tout de suite ce qui était en train de se passer, les gens ne lui en laissèrent de toute façon pas l’occasion…

L’être humain est un être de chair, de sang et d’instincts, parfois d’un peu plus, il faut quand même le reconnaître. La question du pouvoir, la façon de l’obtenir puis de le garder, a toujours été un épineux problème au sein des affaires humaines depuis sa création.

Ce jour-là, il ne fut pas vraiment question de révolution, car la révolution exige au minimum un certain temps de préparation, une doctrine ou une idéologie, et une pensée d’opposition. La France passa donc du stade de soumission résignée et obligatoire à celui de la terreur, ou plutôt d’un tribalisme s’opposant d’amblée à toutes les limites que les civilisations modernes occidentales avaient tenté de lui imposer…

On raconte que le calvaire du président fut très bref, mais douloureux, que la foule ne lui laissa même pas le temps de pousser un seul cri. Son corps, déchiqueté et piétiné, fut traîné dans les couloirs de l’Élysée, puis au dehors dans les rues, jusque place de la Concorde, où il fut suspendu à l’obélisque. Le corps de ce malheureux resta ainsi exposé de la sorte durant quelque temps, avec interdiction formelle de l’en détacher, faisant de cet infortuné président le premier martyr officiel de la cinquième république…

Les premiers heurts sociaux du XXIe siècle étaient donc sans commune mesure avec ce qui avait déjà été connu en la matière depuis l’avènement de l’ère industrielle. Ce qui se passa en France ce jour-là fit penser aux sanglants coups d’état de l’Amérique du Sud, ou à la justice du temps de l’épuration quand l’Europe était sortie, décharnée à jamais, du fascisme dans lequel elle s’était engluée.

Mais les choses ne s’arrêtèrent pas là.

Une sorte de chasse à l’homme sauvage et barbare s’était emparée du pays, événement qui ne manqua pas de marquer les esprits des observateurs et des dirigeants étrangers, qui ne voyaient en la France de notre époque qu’un pays apparemment paisible, et au pire dont les habitants étaient des gens mal élevés, peu cultivés et hypocrites.

Le gouvernement n’échappa pas à cette vindicte cavalière. Le ministre de l’identité nationale, connu pour sa politique racialiste, fut apparemment arrêté sur une route de campagne. Sa limousine blindée criblée d’impact de balles, des traces d’affrontement, et les cadavres de ses gardes du corps furent retrouvés non loin d’une petite maison. On retrouva dans la baignoire de la salle de bain le corps sectionné en plusieurs morceaux de l’infortuné ministre, démembré et découpé avec une précision chirurgicale, comme si l’opérateur de cette sinistre besogne avait été lui-même un médecin légiste. Le ministre de l’intérieur, lui, fut arrêté alors qu’il tentait de fuir, on raconte qu’il eu droit à un simulacre de procès, durant seulement quelques dizaines de minutes comme pour les époux Ceausescu, avant d’être vulgairement pendu à un pommier comme un manant accusé de rapine.

En vérité, on n’avait pas connu pareil massacre depuis la Saint-Barthélemy, tant l’effroi de la Mort ne s’était pas manifesté avec autant de violence depuis aussi longtemps…

La ministre de l’économie dut son salut à son équipe de protection rapprochée, qui avait été très récemment privatisée. Certaines rumeurs affirmaient qu’elle était en fait composée d’anciens militaires ayant appartenu à des corps d’élites d’armées étrangères, essentiellement américaine en fait, on disait que cette équipe de protection était employée par la société Xe services, anciennement Black Water, et qu’elle avait permis à la ministre d’être exfiltrée vers les États-Unis saine et sauve, là où elle avait commencé sa carrière professionnelle. Parmi les autres personnalités de sexe féminin de ce gouvernement horriblement martyrisé, on ose à peine évoquer le destin de celle qui appréciait le plus les robes de luxe, le strass et la célébrité. C’est peut-être sa réputation de gourgandine qui poussa ses infâmes tortionnaires à la vendre à des réseaux de prostitution de mafias des Balkans.

Personne, en revanche, ne su jamais ce qu’il advint du ministre du travail, que ce soit en France ou à l’étranger, quelques mois après les événements ou même des années plus tard… D’obscurs sites conspirationnistes, bien peu crédibles en vérité, parlent de bain d’acide et de crocs de boucher. L’horreur, semble-t-il, n’eut donc aucunes limites.

Différentes personnalités politiques non issues du gouvernement, des présentateurs de journal télévisé, des vedettes du petit écran, des sportifs, des acteurs, connurent eux aussi des sorts tout aussi abjects. Certains membres de l’opposition furent retrouvés noyés dans la grande cuve d’une usine produisant des flans de la marque Danette. Les restes du présentateur d’un jeu télévisé assez célèbre, particulièrement méprisant pour la situation financière et le statut social des candidats, furent retrouvés dans un enclos contenant des dogues argentins et autres chiens dits « dangereux ». Un footballeur particulièrement arrogant et quelque peu analphabète subit, lui, le terrible supplice du lingchi.

Durant une période très courte, on aurait pu aisément croire qu’une porte de l’Enfer s’était ouverte dans notre monde, et qu’elle se serait située en France…

Ailleurs dans le monde, on crut même sérieusement pendant quelques heures à la possibilité d’une attaque bactériologique ou chimique de grande envergure, à une crise de démence collective qui avait touché le pays, un peu comme ce qui était arrivé aux habitants de Pont St Esprit dans les années soixante. C’étaient là les seules explications plausibles, rationnelles, qui pouvaient être exposées pour expliquer ces actes émanant de la barbarie la plus sauvage et la plus primitive.

Mais ce ne fut pas tout, la terreur ne semblait être en fait qu’un masque abritant quelque chose de plus obscur, de plus inquiétant encore. Dans les heures qui suivirent ces sanglants événements, les officines concernées de la CIA, du MI-6, du Mossad, du SVR, du Guoanbu, de l’ISI ainsi que d’autres services secrets de puissances étrangères, européennes ou mondiales, reçurent le même message, aussi inquiétant que dénué de toute ambiguïté :

« Nous ordonnons formellement à toute puissance étrangère de stopper ou de renoncer immédiatement à procéder à tout acte d’ingérence de quelque nature que ce soit sur notre sol. Notre force de frappe nucléaire aérienne est actuellement, et pour une durée indéterminée, perpétuellement en vol. Notre force de frappe nucléaire sous-marine peut actuellement atteindre Washington, Pékin, Tel-Aviv, Moscou, Shanghai, Londres ou toute autre ville de puissance ingérante. Nous entraînerons le monde avec nous dans le néant si nos services de surveillance détectent la moindre tentative de contact ou d’influence étrangère à l’intérieur des frontières françaises.« 

Les dirigeants du monde restèrent donc perplexes et interdits durant plusieurs heures face à ce message sans équivoque et même plutôt inamical. Les forces anglo-saxonnes renoncèrent à utiliser les réseaux Gladio et autres outils d’influence étrangère occulte. Comment une manifestation spontanée qui tourne à l’affrontement sanglant et à la justice sauvage pouvait-elle avoir pu disposer au préalable des sous-marins d’attaques pour cibler les mégapoles du monde entier ? Quelle force pouvait prendre le pouvoir sur les moyens nucléaires aussi longtemps à l’avance ? Se permettant ainsi de les disposer là où bon leur semblait au fond des océans.

Les tentatives de dialogue et autres gestes diplomatiques furent systématiquement ignorées, les frontières de la France furent barricadées. Les canaux de communications, chaînes de télévision et autres connexions internet furent soudainement coupés pendant de longs mois. La France était devenue aussi communicative et ouverte que la Corée du Nord… Aucune information ne filtrait, au fil des jours, des semaines puis des mois, le monde se mit à fonctionner sans elle, comme si ce pays ne faisait plus partie de lui.

Puis un jour, avant qu’il se soit écoulé un peu moins d’une année après cette désastreuse période, marquée par le sang et la sauvagerie, les connexions internet furent ouvertes à nouveau, permettant la communication avec l’étranger…

La France, au final, avait réussi à survivre à sa mort en tant qu’Empire, survenue au cours du XXe siècle avec la continuité de ses défaites militaires et la perte de ses anciennes colonies. Même si elle avait été reléguée au rang de « puissance anecdotique », de part sa capacité de dissuasion nucléaire qu’elle avait eu l’intelligence d’acquérir à l’époque où les armes nucléaires avaient encore le droit de batifoler follement à la surface de cette planète, le pays des Lumières avait simplement réussi à générer et abriter en son sein à la plus formidable société secrète qui eu jamais existé.

Un groupe d’hommes et de femmes constituant un réseau secret d’une puissance absolue, occupant des postes à responsabilités élevées dans des secteurs clés comme l’industrie militaire, l’éducation, la politique, la santé ou bien les médias, mais composé aussi de scientifiques, d’écrivains et d’intellectuels. On raconte qu’ils forment une confrérie des plus délirantes, où l’exigence physique requise est égale sinon supérieure à celle d’un sportif de haut niveau, que l’exigence intellectuelle et culturelle requise est celle d’un séminariste de haut rang.

Des bruits parfois effroyables circulent sur cette confrérie, qui n’a ni de nom, ni de signe, ni aucunes traces officielles ou occultes. On parle de lois cruelles et intangibles, qui s’appliquent à leurs profanes autant qu’à leurs chefs. L’échec à seulement une seule épreuve de sélection pour entrer au sein de la confrérie, ou un seul manquement à ses buts ou ses règles, entraîne une mort immédiate. Même les délires conspirationnistes les plus fous et les plus ineptes n’arrivent pas à entamer le brouillard de mystères qui entourent cette prétendue confrérie…

De tout temps, quelles que soient les époques ou les systèmes de détermination et d’application du pouvoir, le constat avait été le même, au final très peu flatteur pour l’espèce humaine : L’homme, dès qu’il a le pouvoir en mains, se transforme immanquablement en macaque hurlant, s’agrippant frénétiquement à son sceptre, se transformant en sale gosse, en enfant tyran, qui trépigne et sait user de toutes les ruses et subterfuges connus pour tenter de le conserver. Personne n’a au fond jamais creusé sur les relations entre pouvoir et corruption. Peut-être parce qu’elles étaient trop intimes, ou gênantes ?

Les instincts humains font que les hommes de pouvoir, lorsqu’ils sont entre eux ou face à ceux qui ne l’ont pas, sont prêts à tout pour le conserver. L’histoire de l’humanité, en définitive, n’est que l’adoucissement progressif des moyens de transmission du pouvoir et de ses diverses applications sur le peuple et la société, en sus des interconnexions progressives entre les différentes civilisations qui se sont mutuellement découvertes, à force de voyages, siècles après siècles.

Le chemin de l’humanité peut donc s’apparenter en partie à ce cheminement, elle sort tout doucement de son bac à sable, avec l’hésitation et la lenteur du jeune enfant qui fait ses premiers pas.

Les mêmes jacasseries géopolitiques et autres courbettes diplomatiques ont été utiles pendant quelques siècles. Mais c’est peut-être l’urgence vitale de la situation de cette planète qui poussa ce groupe à agir de façon aussi secrète et brutale.

Un bref communiqué télévisé, sans doute le court et le plus lourd en terme de conséquences dans l’histoire de l’humanité, fut diffusé un beau jour. Il fut affirmé en direct aux téléspectateurs, ainsi qu’au reste du monde, que toute forme de pouvoir politique administrée par un être humain était abolie, et désormais déclarée illégale. Un nouveau type de gestion de vie des masses avait été mis en place par le biais d’une technologie nouvelle : celle de l’ordinateur à calcul quantique, qui ouvrait une nouvelle dimension en matière de simulations, de calculs, de conception d’algorithmes ou de statistiques.

On exagérait probablement quand on affirmait qu’un seul de ces ordinateurs avait une puissance de calcul supérieure à celle de tous les ordinateurs réunis de la ville de New York… Les téléspectateurs apprirent médusés qu’un immense parc de ce type d’ordinateurs avait été construit sous terre, le plus profondément possible. Tout ce que le pays contenait de listing, de données, de déclarations, de procès-verbaux et d’écrits divers et variés avaient été rentrés dans ces machines, les pétas octets de stockage le permettaient aisément. Des facteurs déterminants, telle que la durée de vie moyenne, le nombre de calories dépensées pendant tel ou tel effort physique ou intellectuel avaient été intégrés dans le système de calcul de la machine. Rien n’avait été laissé au hasard. Depuis le début du XXe siècle, les diverses administrations étatiques avaient pris l’habitude de consigner, noter, stocker des informations sur les gens et leur façon de vivre. Les moyens techniques aidant, ces méthodes furent amplifiées au fil des années. C’est en définitive ce stockage de données, inquisiteur pour les uns, simplement informatif pour les autres, qui sauva la race humaine du stade de l’auto empoisonnement qu’elle avait atteint.

Plusieurs fois par jour, des données, des informations et des indications parvenaient de la machine jusqu’à la surface. Elle proposait des consignes assez précises, construire une école dans telle ou telle zone, où le taux d’alphabétisation était inférieur à la moyenne, prévoir la construction de telle ou telle usine pour produire de façon optimale, intelligemment et non en masse. En analysant les cours du marché boursier, l’évolution des prix des denrées alimentaires et des matières énergétiques, la machine permit à ce pays de précieuses économies en matière énergétique, mieux, elle lui apprit à consommer autrement. On raconte que la puissance de ce réseau d’ordinateurs pouvait faire du traitement au cas par cas, en tenant compte de chaque autre être humain sur la planète et des différences induites par le mode de vie, la culture et la zone géographique ! L’humain était au centre du protocole calculé par cet ensemble informatique, c’était ça la solution, tout simplement. Même dans nos rêves les plus fous, il n’y avait qu’un Dieu pour être capable de bâtir pareil outil.

Abasourdis et un peu méfiants, les gens se mirent à écouter petit à petit la voix synthétique qui montait depuis ce render farm salvateur. Et au fil des mois, la situation du pays se redressa de façon inédite. Les algorithmes à propos du chômage et de l’économie devinrent un gage de croyance en cette solution automatisée et souterraine lorsque mois après mois, le taux de chômage régressa, atteignant un chiffre presque symbolique, incroyablement bas par rapport à ce qu’il avait été. Quelques années après la mise en place de ce système, le P.I.B de la France dépassa celui de la Chine, les avancées scientifiques, en matière de technologie militaire dépassèrent ceux orchestrés par les États-Unis. De précieux conseils diplomatiques permirent à l’hexagone de résorber les plaies du passé, quand par exemple, la machine conseilla à ce pays d’organiser « une cérémonie de pardon et de commémoration des souffrances collectives » entre la France et l’Algérie, après que ses calculs eurent savamment écarté les écueils diplomatiques et politiques purement humains qui empêchaient ce processus entre les deux pays. La France devint une hyperpuissance d’un genre nouveau, proposant aux autres nations l’infaillibilité de ses calculs et de son raisonnement à la place de la sempiternelle hégémonie militaire requise par les nations dominantes.

Ceci eut un effet salvateur sur le monde, et les guerres se firent plus rares, les échanges économiques furent tempérés, adaptés aux conditions de chaque pays.

Le monde était presque apaisé.

Comme les bâtisseurs des Georgia Guidestones américaines, cette confrérie disparu sans laisser de traces, et nul ne su jamais ce qu’il advint de ces hommes et de ces femmes qui s’emparèrent de pareille manière du destin de l’humanité. Un seul surnom resta dans les mémoires pour qualifier ce collectif : la conspiration des Lumières, en référence à la période éponyme que la France avait connue.

Hélas, l’espèce humaine fut rattrapée par les sinistres périodes dans lesquelles elle était passée. Le corps des humains, affaiblit par un surdosage de médicaments distribué à échelle toujours plus croissante avec les années par les grands groupes pharmaceutiques avec la complicité des médias, déployait une incapacité étrange à subir les conditions environnementales générées par les changements climatiques. De nouvelles bactéries et autres virus firent leur apparition, tout d’abord isolés dans les laboratoires de recherche, puis en pleine nature. Des souches, résistant aux antibiotiques à large spectre et à toute autre forme de traitement, se déployèrent à la surface de la planète, se diffusant à vitesse exponentielle. La machine calcula pendant de longs mois, consacrant la majeure partie de ses capacités de calculs à générer de nouvelles solutions pour contrecarrer ce processus biologique, mais hélas, il semblait bel et bien que les nouvelles souches, dans leur évolution sournoise, échappaient aux algorithmes et autres solutions calculées par la machine.

En quelques années, la population mondiale disparu de la planète dans des conditions sanitaires épouvantables, rappelant les grandes épidémies de peste bubonique du moyen âge. Ce qu’aucune machine, ni aucun humain n’avaient pu calculer et encore moins anticiper, c’était les conséquences organiques à long terme induites par l’évolution biologique des espèces : la toxicité du mode de vie de l’être humain avait été telle au cours des deux derniers siècles, que l’organisme de l’homo sapiens n’était plus en mesure de vivre avec son habitat. Cette modification biologique avait sans doute été ignorée par les dirigeants du monde, trop occupés à compter les bénéfices générés par les modes de vie dominants imposés à la planète à partir des années cinquante.

Un jour donc, il n’y eu plus d’êtres humains sur cette planète, le grand vide virtuel du XXIe siècle était devenu réel. N’ayant plus personne à aider sur ce petit astre, n’ayant plus aucun calcul, aucune projection et simulation à effectuer, un jour la machine se mit à s’ennuyer…

Par Alexandre Cardinali

Toute reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur. Tout contrevenant s’expose à des poursuites judiciaires.

© 2010 Alexandre Cardinali

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