The Hunter, un film de Rafi Pitts (2011)

La dernière bombe cinématographique nous vient d’Iran! Rassurez-vous, ce n’est pas un Sahab-4, le ministre des affaires étrangères iranien ayant récemment stipulé que Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution islamique a adopté il y a peu de temps un décret condamnant la nature même des armes atomiques. La fin du monde ne se fera donc pas avec des images télévisées du ciel à la recherche désespérée d’I.C.B.M semeurs de mort. Si The Hunter est une bombe, c’est avant tout et essentiellement pour des raisons cinématographiques. Le film de Rafi Pitts est effectivement un OVNI hallucinant, un film que je n’attendais pas, que j’ai découvert de façon impromptue et qui m’a éblouit par sa maitrise. Rares sont aujourd’hui les métrages donc les différentes composantes, cadrages, mixage, scénario, personnages, sont si pareillement ciselées, tel le travail précieux d’un orfèvre. Pour celles et ceux qui aiment le cinéma raffiné, répondant à une certaine qualité, The hunter est un régal.

L’histoire est simplement celle d’un homme qui sombre, qui sombre parce qu’il a tout perdu, sa femme et sa fille. Les images qui défilent ne sont donc que le récit de quelqu’un qui a renoncé à vivre, inéluctablement et définitivement, le film ne raconte rien d’autre que cela, à priori. Il a pourtant connu quelques difficultés pour se faire, réaliser des films en Iran est parfois une affaire délicate, voire même dangereuse si l’on se penche sur le destin malheureux de Jafar Panahi…

La première force de The Hunter est la qualité de la direction artistique, cette dernière est absolument sans faille. Images, son, montage, photo, tout le monde, absolument tout le monde doit venir servir la cause de ce film, le récit de cet homme, Ali, ses turpitudes et l’atmosphère qui en découle. La première impression à la vue de ce film est double, elle est autant visuelle que sonore. Les cadrages à eux seuls sont une école de style, tant ils sont léchés et travaillés, nous plongeant dans l’urbain, dans une étouffante ville, une cité moderne qui sait si bien avaler les hommes.

Le son n’est pour autant pas en reste, loin de là.  Il est heureux de voir que ce dernier n’a pas été laissé de côté au profit de l’image et du visuel, comme c’est le cas pour de nombreux films contemporains. Du rock ouvre l’introduction, c’est une surprise, et la musique occupe une place discrète mais néanmoins importante. La BO est choisie avec soin, Arvo Pärt et Radiohead se mélangent à des musiques plus immédiatement iraniennes. Cet éclectisme musical est une surprise, dans la mesure où les films orientaux sont parfois plus axés sur des musiques traditionnelles. Mais le travail sonore ne s’arrête pas là, le mixage des ambiances sonores est une autre leçon de cinéma, tant on sent par moment qu’ils sont là pour nous rappeler l’état d’Ali et sa perdition, et pas seulement pour empêcher le film d’être silencieux. L’autre grande beauté sonore du film c’est la langue iranienne: le farsi est effectivement une langue surprenante pour qui l’écoute pour la première fois, tant elle est composée de sonorités qui rappellent parfois le grec, l’arabe, le sanskrit et d’autres langues lointaines. La langue iranienne, pleine de poésie quand elle est prononcée avec le spleen de The Hunter est une musique délicate qui ravira les oreilles des auditeurs.

La narration n’est pas en reste, flash-back et flash-forward dynamisent en certains endroits une narration davantage tranquille plutôt que lente,  et qui tranche avec les enjeux dramatiques de l’histoire. Certains raccords sont vraiment percutants, s’opérant par moments par le son au lieu de l’image, un style de montage que l’on retrouve peu aujourd’hui, et qui rend souvent les transitions entre les séquences d’une redoutable efficacité. Le montage est ici discret, mais à la hauteur de la qualité des autres composantes techniques du film, comme c’est le cas du raccord effectué via la culasse du fusil d’Ali, qui nous fait basculer du jour à la nuit, merveille de transition qui fera saliver bien des monteurs…

Cette densité visuelle et sonore peu banale est donc la force principale de ce film, The Hunter en vient même à me rappeler un autre joyau de ténèbres, qui au premier abord n’a rien à voir avec le film de Rafi Pitts, même s’il conte lui aussi les errances et la disparation d’un homme. Il s’agit de Lost Highway de David Lynch. La nature de l’esthétisme du film iranien me rappelle effectivement celle du film américain. La même lourdeur, la même oppression chromatique et sonore, la même démence intérieure qui ronge aussi bien Ali que Fred Madison…

En effet, aussi paradoxal que cela paraisse, The Hunter me rappelle  le cinéma américain! En premier lieu dans sa forme, mais surtout par sa nature, car The Hunter est un authentique film de genre. Ali, fou de douleur et d’incompréhension à force de se perdre dans un système, décrit ici comme kafkaïen, qui ne peut lui expliquer ce qui est arrivé à sa femme et sa fille, tire un jour sur une voiture de police et en tue ses deux occupants.

Il s’ensuit donc une course poursuite, et alors que la première moitié du film est plutôt concentrée à installer une atmosphère étouffante, urbaine, où l’on écoute des discours politiques en roulant seul et silencieux sur les complexes autoroutiers d’un Téhéran rendu presque cyberpunk pour l’occasion, on plonge dans un étrange huit clos en pleine nature qui rappelle évidemment le Delivrance de John Boorman.

La représentation de l’Iran est donc ici étonnante pour l’occidental moyen et non averti. Ce choix de représentation compte pour beaucoup dans la qualité du film. La première moitié du métrage se passe donc presque exclusivement dans Téhéran, ville pour l’occasion méta-urbaine, composée de blocs d’immeubles, d’autoroutes, d’usines, de machines. Est-ce là une volonté de montrer une image de l’Iran que le monde connaît peu ? On est en tout cas très loin de l’urne de vote et de la jeep de l’armée tous deux perdus dans le désert de Bulletin secret de Babak Payami. La volonté de se tourner le plus possible vers la technologie est une volonté iranienne bien réelle et ce depuis plusieurs décennies, bien avant la chute du Shah et la révolution: chemins de fer, satellites, constructions de centrales nucléaires, The Hunter incarne complètement la soif de développement technologique de ce pays.

Ce choix de représentation pousse donc le film de Pitts vers le cinéma de genre, il participe activement à l’élaboration de son univers et de son ambiance, mais comme le réalisateur est malin, et surtout qu’il sait ce qu’il fait, la course poursuite en voiture, fleuron du cinéma de genre s’il en est, se termine en pleine forêt, et la nature servira alors de décors pour la seconde partie du film, celle où l’on va régler ses comptes, avec la forêt comme seul témoin… La ville et l’urbain laissent donc la place à la nature, aux montagnes et aux forêts, le changement d’atmosphère est radical, même si cette dernière reste tout aussi puissante une fois que nous sommes en pleine forêt.

La poursuite en voiture, appartient à un genre cinématographique bien particulier, celui du film de genre, mais The hunter en change les codes, nous montrant Ali conduisant une vielle bagnole incapable de tenir des survirages un peu trop appuyés, et qui glisse inlassablement à chaque virage de la poursuite. La lenteur de cette poursuite et les temps morts où les personnages errent seuls dans cette immense nature court-circuitent ce qu’est la poursuite classique au cinéma, une autre temporalité se met en place, et la poursuite devient errance, où chacun se retrouve face à soi-même, aussi bien Ali que les deux flics. Là encore, c’est cette approche nouvelle et le traitement de certains des éléments du cinéma de genre qui apporte l’originalité qui fait briller The hunter.

Peu habitué à la censure, enfin en tout cas pas à celle qui est officielle, qui a des bureaux et une adresse, je ne vois pas avec précision ce qui a gêné la censure iranienne. Le fait que le film mentionne les émeutes qui ont secoué le pays et le régime ces dernières années? La représentation du système politique iranien au travers des deux policiers qui prennent en chasse Ali? Les actes de ce dernier, ou simplement sa tristesse ? Des hommes qui perdent tout, y compris la boule, pètent les plombs et tuent tout le monde, cela arrive hélas dans tout les pays du monde… Et si c’était la fin du film qui gênait la censure iranienne, quand les deux policiers révèlent un peu plus qui ils sont, les motivations qui les ont amené à devenir policiers, motivations différentes qui sont peut-être à l’origine des divergences qui s’immiscent entre eux et qui les pousseront à tenter de s’entre-tuer à la toute fin du film… Vision d’un appareil policier qui se fissure et se divise à propos d’un prévenu qui vient d’assassiner deux flics, on peut comprendre que cela ne puisse pas plaire.

Film hybride qui marie à merveille certaines caractéristiques du cinéma occidental avec l’âme d’un pays charnière entre le monde arabe et l’Asie, The hunter semble avoir fait le pari du mélange et du métissage, et ce choix s’avère payant, en plus d’offrir un film de qualité, The Hunter peut-être interprété comme un message d’espoir: oui, les échanges culturels entre des civilisations qui sont opposées sur un certain nombre de pays sont néanmoins possibles, oui le résultat peut-être satisfaisant. Soyons optimistes, pour une fois, dans 20 ou 30 ans, lors des journées célébrant l’amitié américano-iranienne, The Hunter sera projeté et considéré comme un grand classique.

La nature de ce film s’explique aussi sans doute par les origines du réalisateur, Rafi Pitts est né d’une mère costumière, qui est partie avant la révolution et a donc vécu à l’étranger. Pitts a vécu abreuvé de plusieurs cultures, celle de son pays d’origine, et celles qu’il a découvert par la suite. Au final, le résultat cinématographique de son parcours est superbe.

The Hunter est en tout état de cause un film qui nous dit des choses que l’on a pas l’habitude d’entendre à propos de l’Iran, qui donne une autre image de ce pays dont on nous dit qu’il ne faut pas l’aimer, et qui ne nous a parfois pas plus aimé non plus. En cela, le film de Pitts est donc un espoir culturel et civilisationnel. Rien que pour cela, il faut défendre ce film, contre tout le monde si nécessaire, surtout en ces temps de diabolisation, où les ogres du monde restent désespérément à la recherche d’un ennemi et d’une guerre, afin de relancer la machine mourante de l’économie mondiale, tout en comptant sur l’ignorance des masses et des peuples. En Iran, ce pays où l’on se tue pour des questions d’uniformes, où les flics ont des AK, où on exécute les gens dans les rues, il existe aussi une certaine poésie, certaines beautés d’âmes, les gens ont aussi des chats! The hunter prouve qu’en dépit de tout, le cinéma est capable de rapprocher ce qui est éloigné ou opposé, c’est l’un de ses pouvoirs les plus puissants. Le cinéma comme thérapie géopolitique, voici un vrai espoir de réconciliation.

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Les petits mouchoirs, un film de Guillaume Canet (2010)

Ouch! Le dernier film de Guillaume Canet sera éprouvant pour tous celles et ceux qui haïssent les bobos parisiens. Relations humaines et amicales en dents de scie, hypocrisie, faux-semblants, sempiternels atermoiements de cons de parisiens bon teint et bon genre, voici ce que nous réserve en substance le dernier métrage du jeune et talentueux réalisateur Guillaume Canet. Gageons donc que l’étude de mœurs soit ici de rigueur, elle servira à faire passer la pilule du spectacle de la dolce vita des gens qui roulent en Audi Q7 et possèdent de belles résidences secondaires. Canet emprunte ici un tantinet le costume du Steven Soderbergh d’Ocean eleven, tant pour ce qui est du casting, que de son traitement et de son utilisation.

Le pitch est simplissime, le film d’amitié le permet, tout du moins en apparence. C’est donc l’histoire d’une bande d’amis, se connaissant depuis des années et qui ont, on s’en doute, vécu plein plein de choses ensembles, et s’apprêtent à partir en vacances malgré le fait que l’un des leurs, Jean Dujardin, se soit fait shooté en scooter.

Les petits mouchoirs est ambitieux, découpage complexe, qui a fort probablement nécessité quelques moyens techniques conséquents. Le premier plan, à ce propos, incarne sans doute le mieux les ambitions et l’état d’esprit de ce film. Il s’agit un plan séquence qui suit un Jean Dujardin déchiré du fin fond de chiottes de boite, jusqu’à son accident de scooter qui doit déclencher les péripéties auxquelles nous devons assister. Ce plan incarne bien ce film ambitieux, on sort au dehors, on accompagne ce personnage en scooter dans la ville un bon moment, et on assiste enfin à l’accident que l’on a vu arriver dès le moment où Dujardin enfourche son deux-roues. On l’a même attendu cet accident, tant on l’a senti se profiler au sein du récit. Il existe donc une justice pour les crétins qui roulent défoncés en deux roues, surtout ceux qui croient que les rues parisiennes sont la propriété exclusive des deux roues de moins de 250 cm3.

La lâcheté et la petitesse d’âme des protagonistes, dès qu’il s’agit de s’impliquer pour l’autre, ou de se dévoiler, est pour beaucoup dans l’irritation que le visionnage de ce film peut engendrer. A titre personnel, j’ai longuement médité à propos des conséquences de l’éventualité de parachuter ces charmantes personnes au dessus de la vallée de la Swat, histoire de leur ré inculquer les fondements de la vie avec les autres… Je crois d’ailleurs tenir un concept, je contacte de toute façon Endemol dès que j’ai un peu de temps. Ce film d’amitié repose donc évidemment sur le travail des comédiens, même si ça et là, de petits moments plus esthétiques surviennent pour changer temporairement l’empreinte du film. L’écriture des personnages laisse en tout cas mi-figue, mi-raisin, non pas que l’interprétation des comédiens ou leur direction soit en cause, chacun fait ici très bien son travail. Mais le choix d’écriture, le choix de mettre en scène de façon aussi appuyée certains comportements, certains traits de caractère, est au final pour beaucoup dans le manque qualitatif que le film peut avoir. Le scénario est là où le bat blesse, pas au niveau de la DA ou des moyens. On passe néanmoins un bon moment, avec un Cluzet en parfait connard hystérique hippomane,

ou un Magimel toujours aussi fort question d’incarnat, qui joue ici un petit homo refoulé, ou bien encore Laurent Lafitte en amoureux compulsif.

D’autres défauts viennent entacher ce film pourtant ambitieux, en premier lieu son déroulement, bien trop scolaire et didactique, on sait presque toujours à l’avance ce qu’il va se passer. L’utilisation de la musique en est un parfait exemple de l’aspect scolaire, bien-pensant et académique que les petits mouchoirs peut contenir, l’utilisation de la musique plombe la teneur dramaturgique du film, et ce dès sa deuxième ou troisième utilisation, tant elle est balisée et segmentée, simplement programmée. Dommage, le choix des musiques n’est pas dégueulasse, et Canet semble bien ressentir toute la puissance que la musique peut apporter au cinéma, mais son utilisation est ici bien trop cyclique et répétitive pour faire exploser toute sa puissance.

Soyons clair, le film n’est pas mauvais, ni mal fait, nous n’avons pas affaire à un navet dirigé par un tâcheron, Canet a fait plus d’une fois ses preuves en tant que comédien ou réalisateur. Ce film est simplement trop neutre, trop étouffé par l’aspect grosse production, où chacun reste sagement à sa place et ne franchit pas la ligne qui le délimite. Pas de traces de sarcasmes et de subversions, ou en tant cas d’éléments qui pourraient rendre le film un peu moins « centriste » de son approche des choses de la vie, on est loin de la causticité de Mon idole. Alchimie cinématographique mal fagotée, qui  atténue souvent le travail pourtant conséquent des comédiens. Le découpage scénaristique, qui se porte à certains moments davantage sur tel ou tel personnage, laissant les autres au second plan, apporte fluidité au récit, mais encore une fois, ce métrage est absolument vide de toute surprise, ce n’est peut-être pas son but mais cela le rend fade.

Filmer les instincts qui poussent les créatures de l’espèce dominante de cette planète à se rassembler, à vivre ensembles plutôt que seuls, est un art obscur et incertain, et il faut du travail, du temps surtout, pour percer la couenne qui enserre parfois le cœur et l’âme de l’être humain. Le résultat de ce film est une sorte de cinoche vaguement inspiré par Jean Renoir, version classes aisées parisiennes de 2011. Il me rappelle aussi un film plus récent, d’un réalisateur plus âgé que Canet, et dont l’expérience en termes d’années à propos de connaissances sur le bipède humain est peut-être significative. Il s’agit de Jean Becker, et de son très beau Deux jours à tuer. Le casting y est aussi bon, moins starlette peut-être, les personnages y sont bien mieux dégrossis, bien mieux écrits, mais surtout, la direction des comédiens y est absolument parfaite, ciselée et modelée pour chaque séquence, chaque intention, chaque geste. L’histoire de Deux jours à tuer recèle aussi un peu plus de surprises et d’incertitudes, suivant moins les balises que l’on a trouvé bon d’imposer au film de Guillaume Canet.

Il manque simplement un peu de débordement à ce métrage pour être réellement réussit, suivre les contours d’un genre cinématographique donné n’est pas suffisant pour faire vivre ledit genre et réaliser un film entièrement satisfaisant. Les destin que Canet nous narre ne sont pas attachants, car tous déjà écrits, alors qu’il n’y a rien de plus beau au cinéma que de voir la naissance, l’évolution d’un destin. Un destin n’est jamais aussi triste que lorsqu’il est balisé et déjà écrit.

Et si le film de Canet n’était, au fond, qu’un film sur ce qu’on appelle « le scandale de la mort », filmant donc ces trentenaires rattrapés par la mort et ses certitudes, lorsque l’un d’entres-eux se fait faucher en scooter. Généraliste, linéaire et prévisible, Les petits mouchoirs aurait mérité, au final, un peu plus de profondeur, et un peu moins de tiédeur, cette dernière étant haï aussi bien par la mort que par l’amitié.

 

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Des hommes et des Dieux, Un film de Xavier Beauvois (2010)

Au cinéma, le succès a bien souvent été entouré d’une aura mystérieuse, qui rend parfois la compréhension de tel ou tel succès souvent insondable, et cela autant pour les initiés que les profanes. Comment un film sur un mode de vie particulier, la vie au sein de la voie religieuse, ses caractéristiques et ses exigences, mode de vie qui échappe donc certainement à la compréhension du plus grand nombre d’entre-nous, peut-il atteindre un tel succès commercial ?

Alors que les plus gros succès cinématographique du box-office ont parfois le même rapport à la culture que celui d’un bistouri avec un cortex cérébral, les quelques 3,1 millions d’entrées, et le probable bombardement aux Césars en Février prochain, caractérisant désormais le beau film de Xavier Beauvois, peuvent malgré tout trouver explications.

André Malraux disait il y a quelques temps déjà  « le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas », enfin, plus précisément, il a affirmé ceci :

« On m’a fait dire : Le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas. La prophétie est ridicule ; en revanche je pense que si l’humanité du siècle prochain ne trouve nulle part un type exemplaire de l’homme, ça ira mal. Et les manifestations [de mai 68] et autres ectoplasmes ne suffiront pas à l’apporter. », « Si le prochain siècle devait connaître une révolution spirituelle, ce que je considère comme parfaitement possible, je crois que cette spiritualité relèverait du domaine de ce que nous pressentons aujourd’hui sans le connaître, comme le XVIII° siècle a pressenti l’électricité grâce au paratonnerre. Alors qu’est-ce que pourrait donner un nouveau fait spirituel (disons si vous voulez : religieux, mais j’aime mieux le mot spirituel), vraiment considérable. »

A en croire les multiples conséquences des attaques du 11 Septembre 2001, ainsi que l’observation relevée sur les stratégies de tensions opérées entre différents groupes religieux, comme celles opérées par exemple récemment contre les coptes du Moyen-Orient, on serait tenté de croire que Malraux avait raison…

Si le nombre d’entrées peut évidemment signifier beaucoup de choses pour un film, il pourrait être, pour Des hommes et des Dieux, le reflet d’une époque qui s’interroge au fond sur ses croyances, ou encore celui d’une société ou d’une génération qui se pose des questions à propos d’un fait encore non élucidé, entouré d’un mystère semble-t-il insondable, en raison de la nature de ses personnages…

Un film qui plonge avec simplicité et retenue dans la narration d’une voie religieuse, mystique, spirituelle, et qui rencontre un tel succès n’est absolument pas anodin en Occident en 2011.  Si ce film a rencontré son public, c’est que ce dernier l’attendait d’une manière ou d’une autre. Est-ce la nature spirituelle de Des hommes et des Dieux qui a poussé les gens dans les salles obscures, à l’heure où le banquier du Vatican semble impliqué dans quelques crapuleries financières héritées d’Al Capone, et où les scandales de la pédophilie sont allés jusqu’à ébranler le trône du pape ? Ou bien est-ce parce que les gens ont bien gardé en mémoire, depuis 1996, la mort des moines trappistes de Tibhirine ? Peut-être un peu des deux, les spéculations sur ce qui pousse les gens dans les salles obscures sont bien hasardeuses, surtout à propos de ce film.

Mais outre la nature spirituelle de ce film, ce qui fait en premier lieu la force de Des hommes et des Dieux, c’est sa capacité à transcender l’histoire qu’il nous raconte, nous livrant une vision globale, une véritable vue d’ensemble qui multiplie les points de vue (ceux des villageois, des moines, de l’armée, des combattants du GIA). C’est au spectateur de tenter de comprendre par lui-même, le fin mot de cette histoire et ses mystères, qui guidèrent les moines vers la destinée funeste que nous leur connaissons.  Un film qui pose des questions à ses spectateurs, mieux, qui les pousse à s’en poser après coup, est un film réellement au cinéma et au monde, ceci explique peut-être aussi le succès du film de Beauvois, en ces temps d’Entertainment bien trop souvent synonyme de lobotomie, les producteurs devraient s’en soucier, à l’heure où Avatar, le plus gros succès commercial de la planète demeure, malgré ses qualités, un film de 14 ans d’âge mental…

Beauvois, lui, n’est pas du tout dans cette optique là. Il ne juge pas les hommes qu’il filme, et encore moins nos moines, il réussit même à faire du quotidien réglé et millimétré de la vie monacale un spectacle cinématographique à part entière, réaliste et fidèle au culte, et à y immerger le spectateur. Le tout  au moyen d’un rythme lent, qui peut au premier abord rebuter le spectateur peu enclin aux films qui prennent le temps plus qu’ils ne le distordent.

Le traitement chromatique, où l’on reconnaît dès les premières images la patte de Beauvois que l’on retrouvait déjà dans N’oublies pas que tu vas mourir ou Le petit lieutenant. Le contraste si dense des images est un des piliers dramaturgiques du film, inhérent, silencieux, constant. Le fracas de certains raccords lors de passages de séquence à une autre, fracas le plus souvent sonore, peut être interpellé comme un rappel vers une réalité soudaine et brutale lorsque la narration s’éloigne un peu trop vers des moments de paix et de calme, l’introduction de la séquence du meurtre des ouvriers croates, avec le gros plan sur le tractopelle, en étant le plus bel exemple. Le temps est une des composantes majeures de ce métrage, il nous faut traverser les séquences pour aller à la rencontre de ces frères, pour, petit à petit, non pas les découvrir, mais seulement les discerner, en plein cœur de leur foi.

Casting réglé comme du papier à musique, Michael Lonsdale, en vieux grand-père tranquille et aimant.

Olivier Rabourdin, lui aussi parfait, inquiet pour sa sécurité.

Lambert Wilson, ainsi que tous les autres sont ici parfaitement dirigés. Justesse de l’émotion et sobriété de l’interprétation livrent ce qui est sans doute la meilleure dramaturgie possible pour cette histoire.

Wilson est probablement le personnage clé du film. Il sait dès le départ qu’il restera, et le veut profondément. Lui seul sait, comme nous le montre la séquence au bord du lac, séquence nous montrant l’homme et son Dieu, ou ses turpitudes, personne ne peut le savoir. Il sait mais ne partage pas avec les autres, et on pourrait croire que c’est son opiniâtreté qui fait plier le groupe alors que les doutes et les inquiétudes se font sentir. Est-ce simplement la foi ? Autre chose ? Le mystère reste entier, et compte pour beaucoup dans la beauté du film.

La progression dramatique de l’histoire monte en climax tout au long du film, et renforce le questionnement que l’on se fait,  encore et toujours la même question, pourquoi ? Qu’est ce qui le pousse à rester ? Que pourront-ils faire pour les villageois une fois morts ? Peut-être préféraient-ils Dieu aux villageois ? Face au destin tragique de ces moines, on pourrait trouver un quelconque réconfort dans le cynisme, en se disant que les excités de Xe ou de Aegis pourraient être dans ce cas fort bien plus utiles comme protection, au lieu de ravager le visage et la réputation de l’Occident, ailleurs sur la planète… Malgré cette narration qui n’oublie aucun protagoniste,  on ne sait, au final ce qui s’est réellement passé, on demeure seulement avec la conviction que ces moines ont été gênants pour l’armée algérienne, en étant forcés de soigner les islamistes blessés, et en suivant leurs pratiques religieuses quand il s’agit de rendre hommage à un mort. Pris en tenaille entre plusieurs camps, sans peut-être trouver le bon modus operandi, les moines ont été ici dès le départ, dépassés par la situation qui les entoure, et donc constitués une cible facile.

Alors le monde chrétien encaisse et compte les pertes, hier à Tibérine comme aujourd’hui  à Bagdad ou en Somalie, ce film pose une question à mon sens fondamentale par rapport au catholicisme de mon temps: qu’est ce que le catholicisme peut apporter pour faire face à l’agression,  à la barbarie et au terrorisme ? Dans les alcôves de ce monde, on ricane déjà en sentant le choc des civilisations s’approcher…

Alors que la religion catholique est depuis bien longtemps mise en image (cette dernière étant intrinsèque à son histoire et son développement), et parfois moquée pour les besoins de telle ou telle histoire, au fond peut-être parce que c’est elle qui peut accepter le plus facilement les transgressions à son encontre lorsqu’il s’agit de la mettre en image. Imaginez donc un instant une séquence de 2012 ou n’importe quel film catastrophe se passant au bas du mur des lamentations, ou auprès de la pierre de Ka’ba, cela entrainerait certainement des réactions vives et spectaculaires. Cette tolérance vis à vis de sa représentation et cette absence, en tout cas apparente, à l’encontre des violences qui lui sont faites, laisse en tout cas une image étrange de la religion catholique de mon temps…

Xavier Beauvois réussit ici ce que bien peu de cinéastes ont accomplit avant lui, filmer le Divin, ou Ses manifestations,  avec ici une grande sobriété de ton et de style. C’est d’ailleurs cette retenue qui empêche de tenter la comparaison, hasardeuse il est vraie, entre Des hommes et des Dieux, et… L’Apocalypto apocalyptique et ses cultes solaires et sanguins de Mel Gibson. Le dernier métrage de Xavier Beauvois me rappelle L’évangile selon Saint-Mathieu, du regretté Pier Paolo Pasolini, métrage qui reçu « l’approbation » du Saint-Siège en son temps, et qui partage avec le film de Beauvois la même simplicité et la même ferveur…

Il importe au final peu de connaître les convictions ou les croyances religieuses de Xavier Beauvois. Qu’il soit croyant, athée, agnostique ou déicide, il vient de frapper très fort, en nous prouvant qu’en 2010, il était possible de capturer des fragments du divin au moyen d’une caméra…

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Machete-Un film de Robert Rodriguez et Ethan Maniquis (2010)

Force est de constater que Troublemaker Studios suit, films après films, une bien singulière évolution! La dernière production sortie de leurs ateliers marque effectivement une avancée importante dans la politique de production de Robert Rodriguez. Machete est en effet certainement le film le plus aboutit produit dans l’esprit Grind House. Là où Planet terror se vautrait avec un plaisir sans fin dans le mauvais gout, et où Death Proof relevait au final de l’étude de mœurs féminine effectuée par l’amoureux hystérique des femmes qu’est Quentin Tarantino, Machette lorgne plutôt vers des questions de société furieusement contemporaines, à savoir les tensions générées à la frontière séparant le Mexique et les Etats-Unis.

Du sang, du cul, de la violence, de la provocation, les codes du cinéma d’exploitation sont ici exploités sans vergogne, avec acharnement et un plaisir certain. Rodriguez et Maniquis enchainent érotisme et violence sans sourciller, cela choquera évidemment les plus puritains et les plus conventionnels des spectateurs, mais après tout, cela est fait exprès. L’introduction du film est particulièrement significative quand à ce sujet, lorsque notre héros se fait surprendre par une belle en tenue d’Eve, non sans avoir démembré quelques vilains auparavant, la belle parvient donc à le neutraliser pour ensuite sortir un téléphone portable de son intimité et appeler son supérieur, tout un programme.

L’aspect aujourd’hui désuet que peut endosser le cinéma d’exploitation d’une certaine époque engendre bien des réactions – il suffit de se retrouver dans une projection de L’au delà de Lucio Fulci pour le constater avec effroi en subissant les réactions stupides des spectateurs devant les trucages les plus kitschs ou les effets les plus datés. Cette particularité esthétique et visuelle de ce type de cinéma est ici un sacerdoce. Ainsi, les chorégraphies des bagarres sont délirantes, irréalistes au possible, aussi datées qu’un épisode de Bioman, comme le montre  une tripe décapitation que Machette effectue en tournant sur lui-même. La direction artistique du film est en tout cas sans faille, car précise et sachant complètement où elle va et ce qu’elle veut. Les effets de dégradations d’images et de saute de pellicule font donc ici aussi  partie de la charte graphique de Troublemaker studio, comme pour les précédentes productions, et sont abondamment utilisées. Assumer ses origines et ses références cinématographiques est en tout cas, une des qualités artistiques premières de Machete.

La politique visuelle et esthétique du film semble même se prolonger au delà, avec certains faux raccords assez flagrants, la Mercedes du personnage de Jeff Fahey en étant le plus bel exemple, on change de modèle d’une séquence à une autre, problème de script ou de production ? A moins que ce détail soit conscient et voulu.

D’autant plus que les retournements scénaristiques des plus potaches, avec retour glorieux des personnages ayant prit une balle en pleine tête, sont eux aussi bien assumés dans la mise en scène.

L’apparentement au Bis et aux genres auxquels s’identifient les productions de Troublemaker Studios se soumet donc aussi  aux vieux gimmicks d’écriture qui vont avec, c’est dire si la dévotion de Rodriguez et Maniquis à ces époques du septième art est totale. C’est la plus grande force de ce type de production qui se veut hommage, mais aussi sa limite, et donc paradoxalement sa faiblesse…

Quoi qu’il en soit, une des plus belles réussites de ce film, et ce sur quoi il repose grandement, il faut aussi le reconnaître, c’est incontestablement son casting. Ce dernier exploite la même politique que celle usitée par Tarantino, consistant à inviter les stars que l’on a vu à la télé ou au cinéma il y a longtemps, qui nous ont fait rêver mais que l’on n’a pas oublié, même si elles sont depuis quelque peu tombées en désuétude. Machete accueille ainsi Don Johnson, en garde frontière texan taciturne,


et Robert de Niro en sénateur neocons réac et facho, une très belle prestation de pourriture populiste et sadique.

« Welcome to America » risque d’ailleurs fort de devenir une réplique cultissime d’ici peu de temps. L’utilisation des comédiens choisis pour ce casting est extrêmement bien travaillée, ainsi, Danny Trejo se voit offrir enfin un vrai premier rôle après des années passées à jouer les seconds couteaux. Avec son visage, c’est le genre d’acteur qui, comme Jack Palance ou Daniel Emilfork, n’a pas besoin de jouer beaucoup, tellement son physique dégage quelque chose de fort et de particulier, il fait partie des acteurs pour qui le physique est un des éléments premiers de leur jeu.  Ah, si Trejo avait joué pour Peckinpah, je n’ose imaginer ce que cela aurait donné…

Mais la grande trouvaille de ce casting, c’est Steven Seagal ! Etant peu au fait de la filmographie de ce monsieur, à part Justice sauvage, je ne sais pas s’il a déjà joué des personnages de méchants au cinéma. Sa composition de baron de cartel de la drogue est en tout cas excellente. Peut-être que s ‘il avait composé un peu plus de personnages troubles et obscurs au lieu de jouer les héros violents et botteurs de culs, il n’aurait peut-être pas eu une carrière si empreinte de vidéo club ou de trash TV américaine.

Machete est donc un film d’exploitation bien particulier, en raison de son petit arrière gout politique tout à fait inattendu, qui lui confère une dimension supplémentaire des plus surprenantes. Le film de Rodriguez et Maniquis se complait à être un film balourd qui fera fuir les amateurs de Bergman ou Rohmer ne supportant pas le Bis ou le cinéma de genre, mais demeure néanmoins plus lucide et plus conscient du réel, devenant du même coup un étrange film hybride, où l’on s’amuse autant que l’on porte un regard, certes tout en paraboles, sur la réalité, mais en ne sortant pas du pur entertainement.

Alors que les tensions avec le Mexique concernant l’immigration clandestine s’accumulent avec les années, Rodriguez, cinéaste américain  mais d’origine mexicaine, semble explorer un peu plus les racines des relations entre Mexique et  Amérique au détour de films d’action. Cela avait déjà été le cas avec le navrant et abominable Once Upon a Time in Mexico, film honteusement torché et arborant un patriotisme parfois ambigu, sans doute hérité du cinéma américain. Les hordes de rednecks chevelus et surarmés, opposés à la rébellion des travailleurs clandestins mexicains menés par Machete, à l’heure où l’Amérique réagit à la crise économique en créant des tea parties,  est un spectacle qui me laisse au final dubitatif…


Alexandre Cardinali

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The social network-Un film de David Fincher (2010)

Le cinéma a souvent été utilisé pout bâtir ou servir des légendes, des mythes, les mettre en image servant ainsi à renforcer leur prestige, ou parfois les questionner, même si cela s’est fait de façon plus sporadique. Cela été le cas par exemple pour l’évocation des personnages historiques ou mythologiques, pour les périodes de guerre et de conquêtes. Ce n’est plus vraiment le cas du cinéma d’aujourd’hui, en tout cas en occident, vu qu’il n’y a plus de guerres victorieuses ou de conquêtes. The social network pratique donc le récit épique d’une autre manière, à un autre niveau, et avec de tout autres personnages.

Le film est à l’image de son réalisateur, rusé et habile. On se prend donc vite au jeu pour ce qui est de suivre le parcours et les pérégrinations de ces jeunes winners bien proprets. On en vient même à ressentir de l’affection pour Mark Zuckerberg, que le film nous présente comme un petit nerd teigneux mais craintif, très peu doué pour les relations humaines mais talentueux dès il a un clavier entre les mains. The social network est un teen movie Deluxe, décliné ici en version Harvard, avec que des gosses de riches qui pourraient être mannequins. Mais il y a quand même quelques asiatiques, à des soirées, pour se faire troncher. On voit même des noirs aussi, deux ou trois fois, il y en a même un qui semble avoir un poste à responsabilité ! The social network semble donc remplir les quotas de représentation ethnique et n’est donc pas totalement un film WASP über alles !

La narration est parfois déclinée en montage parallèle alterné, mais ne se montre pas pour autant compliquée et sinueuse. Le récit est fluide et nerveux, alors même que le montage joue sur les flashbacks, transforme parfois même certains passages en flash-forward, comme c’est le cas de l’apparition de la première séquence avec les avocats, qui apparaît alors que facebook n’est même pas encore crée à ce moment là du film.

De manière générale, le style visuel de Fincher s’efface timidement devant l’histoire qu’il raconte et les personnages qu’il met en scène. Même Zodiac, visuellement si sobre par rapport au reste de sa filmographie semble plus esthétisé que the social network, le film n’en souffre cependant aucunement. Fincher, film après film, semble se tourner vers un certain académisme visuel, ce qui est normal, quand on a grandement contribué à poser les jalons de l’esthétique visuelle contemporaine, cela lui sied plutôt bien. On retrouve le même sérieux et la même application dans la composition des cadres que celle que l’on trouvait déjà dans Zodiac. Le classicisme fait de toute manière bon ménage avec David Fincher, on a déjà pu le remarquer dès The game et Zodiac.

Si le style visuel est en retrait, c’est pour mieux poser en héros les créateurs de facebook ou de Napster. Pire, les représenter en icones, les montrant en train de vivre une perpétuelle vie de rock star, cela pourrait risquer de pousser le film dans un jeunisme abominable. L’empathie que le film peut nous faire ressentir envers Nick Zuckerberg, Eduardo Saverin, Sean Parker ou peut-être Cameron et Tyler Winklevoss est ainsi donc sa plus grande limite…

N’attendez pas de voir ici une quelconque trace de subversion dans ce métrage, raison pour laquelle peut-être les noms des créateurs de Facebook ainsi que le logo de leur boite soient ouvertement explicités dans cette histoire. On est donc loin du ton de Fight-Club, on évolue ici dans l’univers feutré, policé et feutré des renards qui régissent le monde, les vrais, pas ceux que vous voyez à la télé. A titre personnel, ma mémoire personnelle me faisant rarement défaut, the social network est une vision lucide et réaliste des universités américaines, qui me rappelle ce que j’y ai vu quand j’en ai visité une dans les années 90, même amabilité en surface et attitude concurrente au fond du cœur. Les universitaires américains sont quand même de grands chanceux, ils sont presque les seuls à pouvoir vivre là-bas dans des bâtiments classiques !

Ce film met ici en scène les grands gagnants du modèle économique occidental et de son mode de vie, ces winners qui sont encore des gamins qui s’entre- déchiquètent ici à grands coups d’avocaillons dès qu’il y a un peu trop d’argent en jeu… Si la mise en scène de ce biopic qui se porte sur des événements n’ayant même pas une décennie, c’est au fond peut-être parce que ces gens là sont simplement les seuls éléments réellement épiques que notre époque a à nous proposer…

C’est con, j’ai passé un excellent moment, mais j’aurais bien aimé un film du même genre avec les skulls&bones dedans, histoire que Fincher conserve le charme subversif, ou evil, qu’il peut avoir…

Avec la maitrise formelle de son sujet, une esthétique plutôt classique, et un thème typiquement américain, qu’il traite avec un plaisir certain – le milieu des affaires chez les jeunes loups, la concurrence rude des affaires chez les jeunes décideurs de demain – David Fincher vient de terminer d’entrer définitivement dans le panthéon des grands cinéastes classiques américains, en confiant en plus la BO de son film à un musicien américain célèbre, lui aussi entré dans un panthéon, musical celui-là. Les sons de Trent Reznor, assisté comme toujours d’Atticus Ross, sont la clé de voute idéale, l’un des rares éléments vraiment émotionnel de ce film. Il est évident que l’absence de la musique du créateur de NIN aurait été une perte artistique considérable pour le métrage de Fincher…

Que demande le bas-peuple? Il serait un goujat de demander plus!

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La Sainte Victoire, un film de François Favrat (2008)

Voici un film qui jouait d’amblée sur la corde raide : soit il serait réussit, soit il serait raté, tant le traitement de son sujet était délicat, demandant un travail méticuleux et documenté. La Sainte Victoire est effectivement un film qui appartient au registre purement politique. Un film politique, certes, mais dont la nature diffère quelque peu des exemples qui nous viennent en tête lorsque nous évoquons ce genre de film.

Le cinéma politique, dès sa naissance sert une idéologie politique, Riefensthal et Eisenstein en sont les témoins historiques flagrants, que tout le monde connaît. Plus tard au cours du 20ème siècle, le cinéma, lorsqu’il fut utilisé de nouveau pour des fins politiques, servant cette fois-ci des causes s’éloignant des totalitarismes du début du 20ème siècle. Il vient en effet se ranger plutôt du côté des causes contestataires, Gavras, Guédiguian, Pasolini, pour ne citer brièvement qu’eux.

Le cinéma politique est un genre fluctuant, dépendant évidemment des autorisations et des interdictions occultes ou officielles, suivant sa nationalité et son lieu de tournage. A l’heure de la marchandisation politique en France, le genre est peu fécond pour les productions importantes, si l’on oublie Président de Lionel Delplanque en 2006, avec le grand Albert Dupontel, qui proposait une synthèse de la personnalité des différents présidents français de la 5ème république. La Sainte Victoire, avec son regard général sur le mode de fonctionnement politique et les liens entre les acteurs des différentes classes sociales qui alimentent sa vie, ne se pose pas ici en acteur ou en juge, mais en spectateur ou en témoin. Choix judicieux, à l’heure les identités des différents bords politiques français semblent plus que jamais confus et en mutation. Un point de vue politique aurait considérablement affaiblit la force de ce film. La sainte victoire relève donc de cette nature: pas de bord politique à proprement parler, pas de cause à défendre ou pour qui militer. Car pour aussi profond qu’il creuse au sein des entrailles de la démocratie française contemporaine, le film de François Favrat s’élève au dessus de ce qu’il raconte et nous présente un paysage politique global, avec ses vainqueurs, ses vaincus, ses trucs, ses astuces, ses combines, ses arrivismes, ses passions, son racolage médiatique, sa mauvaise foi, son hypocrisie, toutes ces choses qui, au final, lui donnent une dimension humaine…

Le but de ce film semble donc être davantage de présenter la politique de façon ésotérique, de l’intérieur, avec ses systèmes, ses rouages, l’ombre de l’abus de bien social qui plane, tel une menace, sur tous les entrepreneurs de la vie politique.

C’est l’histoire de deux hommes, Xavier Alvarez et Vincent Cluzel,  respectivement Clovis Cornillac et Christian Clavier. Le tandem fonctionne plutôt bien tant le jeu et l’histoire des comédiens est basé sur les différences entres les deux personnages, différences sociales et différences de caractère. Christian Clavier, récemment plus connu pour ses accointances avec les condotierre du préfet, lorsque les gueux envahissent sa belle propriété de l’île de beauté, signe ici une très belle prestation, tout en retenue, intériorisée, jouant un timide qui va avancer malgré tout en politique, et trouver sa voie dans cette dernière, en épousant ses codes. Le petit entrepreneur quelque peu arriviste, Xavier est prêt à tout pour s’élever dans la société, et honteux de ses origines sociales. Xavier fait donc des pieds et des mains pour pénétrer l’univers de Vincent Cluzel, valeur politique montante du sud de la France, mais qui manque de confiance en lui. Aventure qui le conduira, entre autres, à une romance avec la fille de Vincent, choc social qui lui laissera quelques traces, à nous aussi…

Pour sa peinture sociale qui se veut réaliste, le film de Favrat me rappelle certains films de Renoir, La règle du jeu en tête. Que la référence soit implicite ou non n’est pas important. Ce qui l’est, c’est la possible filiation entre ce qui a été fait dans ce film et certains métrages de Renoir. La Sainte Victoire sent en tout cas la production sérieuse, appliquée, ou aucun détail n’a été négligé, dans le casting, les costumes ou la lumière par exemple. La fin du film est lucide, en annonçant le divorce entre ces deux mondes, ces deux classes, la classe politique française et ceux qui n’en font pas partie. Cette fin insiste bien sur les différences entre ceux qui font avec les flingages et les magouilles, et ceux plus immédiatement amenés à vivre ensembles, sans se dévorer les uns les autres, chose qui arrive immanquablement lorsque l’on évolue en politique… Vincent lâche Xavier, et ce dernier finit en prison pour les quelques bêtises qu’ils ont tous deux contribué à créer.

La Sainte Victoire n’a pas d’opinion politique engagée, ce film nous permet donc de saisir l’outil politique français avec une lucidité certaine. La Sainte Victoire est donc indispensable à celui qui veut comprendre aujourd’hui la vie politique de la France. A l’heure où les français continuent de se lasser, au mieux, de la politique ou, au pire, à en être déçus ou blessés, le film de Favrat pourrait bien se montrer prophétique, en sachant que quoi qu’on fasse, la politique, et l’Histoire, savent toujours vous rattraper.

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Piranha-un film d’Alexandre Aja (2010)



Ah les sales bêtes, elles avaient bien prévu leur coup ! Sous couvert d’être un film d’été, Piranha est un petit exercice de style plutôt bête et méchant, mais très rigoureux dans sa façon d’être, et honnête quand à ce qu’il annonce et ce qu’il est : un pur film d’exploitation. On a racolé, on a tapiné, on a prévenu les gens, et on est pas déçu, pour de l’exploitation, c’est de l’exploitation ! Du cul et du gore! Ça charcle et c’est vicieux, plutôt cool pour un film d’été.

Même si en terme de narration et de suspens, le film lorgne assez intelligemment autour de Jaws, auquel il ressemble, il parvient néanmoins à dégager sa propre identité. Le suspense est habilement proposé par le découpage, souvent composé de plans subjectifs des vilaines bêtes qui attendent patiemment leur menu XXL. C’est l’occasion pour Aja de signer alors quelques cadres assez intéressants, assez beaux même, et de flirter sans vergogne avec l’érotisme…

Découpage inspiré donc, allié à un montage qui sait ménager transitions entre moments plutôt calmes et intimistes, et passages plus tendus au niveau dramatique. Le tout est efficace, les emprunts sont stylés et respectueux, je pense notamment à la découverte du premier corps, sur une barque de nuit, repenser à cette séquence m’évoque l’univers de Fulci. La direction artistique du film est très homogène, aucune fausse note, aucun mauvais choix, même si l’ensemble dénote plus d’un très grand professionnalisme que de la perfection.

Le film d’Aja est un film d’été, donc faussement subversif, car au final, très emprunt de la morale que l’on peut retrouver depuis quelques décennies déjà dans le cinéma américain: Huston, Verhoeven période Basic instinct, et le code Hays, ah ah tout un programme ! Le film prend ses racines dans ce contexte moral là, et suit à la lettre les commandements qui en découlent:

-La famille avant tout, protège ta petite sœur plutôt qu’à aller trainer avec des taspé qui te font boire de l’alcool et prendre de la drogue.

-Tu éviteras les personnes licencieuses, si tu ne veux pas connaître le même sort qu’elles, qui est en général douloureux, spectaculaire et sanglant.

-Ta mère tu écouteras, surtout si elle est le sherif de la ville où tu vis.

Le film s’articule autour de ces quelques axiomes moraux, et ne s’en dérobe pas. Au premier abord, Piranha propose une grille de lecture subversive, où l’on fait comprendre avec moult détails que ces hordes de cons de djeuns qui ne savent que s’enivrer façon binge drinking  et se vautrer dans d’énormes fêtes vaguement partouzardes, vont se faire hacher menus par des hordes de piranhas customisés comme des motos terminator.

Le procédé est très efficace sur vous si, comme moi, vous détestez les hordes de jeunes version apéro-facebook qui n’ont d’autre objectif que de errer sans but dans la vie, en s’enlisant dans d’interminables fêtes bruyantes, et même quelque peu énervantes quand elles se passent sous vos fenêtres. Dès le début du film, quand la mère arrête un de ces crétins ambulants, le ton est donné: la viande soule et/ou déviante va passer un sale quart d’heure.

Ce postulat donne lieu à des scènes sacrificielles, où le personnage qui ne respecte le cadre moral imposé par l’environnement du film se fait immanquablement dépiauter de façon assez moyenâgeuse. Je repense notamment au personnage du réalisateur crevard et dévergondé, très crédible pour un réalisateur, qui est châtié par là même où résidait son péché, c’est à dire sa bite. Organe d’ailleurs recraché dans un rot par un piranha sans doute trop glouton qui a mangé trop vite, le mauvais gout de la séquence est délicieusement assumé, j’attendais plus de compromis de la part de ce film, je suis agréablement surpris, tant le traitement est plus entier que tiède. La jeune bimbo, pourtant sympathique, mais qui constituait une tentation par rapport à la première amie du jeune héros, rencontrée au début du film, connaitra le même sort infortuné que son réalisateur. Piranha est à ce point intangible et immanent. La séquence d’attaque générale, où la mer devient rouge de sang est échelonnée dans la catastrophe, et rejoint presque Apocalypto en terme d’intensité et de sang…

 

C’est donc pour Aja une façon assez directe d’implanter davantage son cinéma aux Etats-Unis, en épousant certains codes moraux qui peuvent caractériser tel ou tel film tourné là-bas. Crédité avec son compère Gregory Levasseur en tant que exécutive Producer, Alexandre Aja a donc plutôt l’air de bien s’acclimater aux us et coutumes du mode de fabrication cinématographique américain. Il a su, dès son second long-métrage, produire un cinéma d’horreur efficace et honnête, comportant parfois des moments d’intensité qui sont dans la pure continuité des canons du genre.

Je suis curieux de voir comment le fils Arcady va évoluer dans le temps, quand il s’attaquera à un autre genre que celui qu’on lui connait, s’il le fait toutefois. Puisque l’horreur ne lui fait pas peur, il devrait essayer le cinéma de guerre tiens, ça pourrait lui réussir.

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